Foi et Contemplation

Sainte Gertrude

Sainte Gertrude

Le Héraut de l'Amour Divin

Les révélations de Sainte Gertrude
Livre III

Sommaire - Préface

  1. D'une spéciale protection de la Mère de Dieu
  2. Des anneaux de l'Alliance Spirituelle
  3. Du mérite de la souffrance
  4. Du mépris des satisfactions temporelles
  5. Comment le Seigneur s'inclina vers elle après quelle se fut humiliée devant Lui
  6. De la coopération de l'âme avec Dieu
  7. De la compassion du Seigneur à notre égard
  8. Des cinq parties de la Messe
  9. De la dispensation de la grâce divine
  10. De trois offrandes
  11. d'une indulgence et du désir de la Divine Volonté
  12. De la transfiguration accomplie par la grâce
  13. De la réparation
  14. L'âme est purifiée par deux moyens : l'amertume de la pénitence et la suavité de l'Amour
  15. De l'Arbre de l'Amour
  16. Des avantages de la persécution. Communion Spirituelle
  17. De la condescendance du Seigneur et de la distribution de sa grâce
  18. Du don de préparation pour recevoir le Corps de Jésus-Christ, et de plusieurs autres choses
  19. Ce qui lui est montré sur la manière de prier et de saluer la Mère de Dieu
  20. De l'amour spécial qu'elle avait pour Dieu, et d'une salutation à la Bienheureuse Vierge
  21. Repos du Seigneur
  22. Comment la maladie peut amender les défauts
  23. D'une triple bénédiction
  24. Effet de l'attention à la psalmodie
  25. Service rendu à l'âme par le Cœur divin
  26. De l'abondance des grâces que le Cœur divin répand dans l'âme
  27. De la sépulture du Seigneur dans l'âme
  28. Le Cœur du Seigneur est le cloître de l'âme
  29. Etreinte et salut du Seigneur
  30. Du mérite de la volonté de l'offrande du cœur avec d'autres instructions données à son entendement au sujet des paroles de l'Office Divin
  31. Procession avec l'image de la croix
  32. Du fréquent désir du bien. -- Des rêves pénibles
  33. Comment Notre-Seigneur est fidèle à nous servir
  34. Du profit que les hommes peuvent retirer de l'offrande faite par le Seigneur et les saints
  35. Effets produits par la sainte communion
  36. Des avantages de la communion fréquente
  37. Comment le Seigneur corrige les fautes de l'âme aimante
  38. De l'effet du regard divin
  39. Combien est utile le souvenir de la Passion de Jésus-Christ
  40. Comment le Fils de Dieu apaise son Père
  41. D'un regard pieux porté sur le crucifix
  42. Du faisceau au bouquet de myrrhe
  43. D'une image du crucifix
  44. Comment la suavité divine attire l'âme
  45. Comment le Seigneur accepta un hommage rendu au crucifix
  46. Des sept heures de l'office de la Bienheureuse Vierge
  47. Manifestation de l'amitié du Seigneur
  48. De l'effet de la componction
  49. Prière qui fut agréable au Seigneur
  50. Des délices sensibles que le Seigneur prenait dans cette âme
  51. Des battements du Cœur du Seigneur Jésus
  52. Comment on peut offrir au Seigneur ses insomnies
  53. De l'amoureuse confiance dans la volonté divine
  54. De la délectation que l'âme goûte en Dieu
  55. De la langueur d'Amour
  56. Qu'il lui est indifférent de vivre ou de mourir
  57. Haine du diable à propos d'une grappe de raisin
  58. A quoi peuvent servir nos défauts
  59. Le Seigneur ne demande qu'un service proportionné à nos forces
  60. Renouvellement mystique des sacrements
  61. Mérite d'une condescendante charité
  62. De son zèle pour l'observance de la règle
  63. Fidélité du Seigneur envers l'âme
  64. Du fruit de la bonne volonté
  65. Comment peuvent servir les prières du prochain
  66. D'une prière composée par elle et approuvée par le Seigneur
  67. Que le Seigneur répandit par son entreprise le torrent de sa grâce sur beaucoup d'âmes
  68. Qu'il est bon de s'humilier sous la puissante main de Dieu
  69. Comment les travaus manuels peuvent être une source de mérites
  70. Du mérite de la patience
  71. De la confession des bienfaits de Dieu
  72. Effets de la prière
  73. Avantages de la prière
  74. De diverses personnes d'un ordre différent
  75. L'Église est ici figurée par les membres du Christ
  76. De la communion spirituelle des mérites
  77. Utilité de la tentation
  78. La communion fréquente plaît à Dieu
  79. Avantages du zèle
  80. Utilité future de la prière
  81. Avantages de l'obéissance
  82. Recommandation d'une hebdomadière qui lisait le psautier
  83. Utilité de la sujétion
  84. De la vraie purification de l'homme
  85. Comment le Seigneur supplée pour la créature
  86. De l'offrande des adversités et de la perte de ceux qui nous sont chers
  87. Comment le Seigneur répare les fautes de la fragilité
  88. Des obstacles apportés par l'attachement au propre sens
  89. La volonté est acceptée pour le fait
  90. Ne pas préférer les choses extérieures aux choses intérieures
  91. Appendice du Livre Troisième

Chapitre I. - D'une spéciale protection de la Mère de Dieu.

1 - Une révélation lui avait appris que pour croître en mérite elle souffrirait l'adversité. Cette annonce l'avait remplie de crainte à cause de sa fragilité ; mais le Seigneur en eut pitié et lui donna sa Mère, l'auguste Reine des cieux, pour dispensatrice de la grâce nécessaire, pendant cette adversité : il voulait que si le fardeau de la souffrance dépassait ses forces, elle invoquât cette Mère de miséricorde qui lui accorderait un puissant secours.

2 - Peu de temps après, elle se trouva dans la désolation parce qu'une personne consacrée à Dieu la contraignait de découvrir les faveurs spéciales qu'elle avait reçues à la fête précédente. Pour diverses raisons, elle jugeait difficile d'accéder à ce désir, et cependant un refus ne s'opposerait-il pas à la volonté divine ? Dans ce doute elle recourut à la Consolatrice des affligés et reçut cette réponse : "Donne largement tout ce que tu as, car mon Fils est assez riche pour te rendre avec surabondance ce que tu auras dépensé pour sa gloire." Mais elle avait dissimulé son secret avec tant d'adresse et de précautions, qu'il lui semblait pénible et difficile de le dévoiler. Elle se prosterna aux pieds du Seigneur, le suppliant de lui manifester sa volonté et de lui donner la force de l'accomplir. La divine Bonté daigna l'éclairer par ces paroles : "Place mes richesses à la banque, afin qu'à mon retour j'en obtienne les intérêts."

3 - Son intelligence s'ouvrit alors à la lumière de l'Esprit de Dieu : elle comprit qu'elle n'avait si bien dissimulé les faveurs divines que par des motifs humains basés sur l'amour-propre. Aussi dans la suite découvrit-elle plus facilement les dons de Dieu, selon cette parole du livre des Proverbes : "Gloria regum est celare verbum gloria autem Dei est investigare sermonem : La gloire des rois est de tenir cachée la parole; mais celle de Dieu consiste à la rechercher avec soin" (1).

1. Au livre des Proverbes il est dit : "Gloria Dei est celare verbum et gloria regum investigare sermonem" Et au livre de Tobie XII 7, 1 "Sacramentum redis abscondere bonum est, opera autem Dei revelare et confiteri honorificam est."

Chapitre II. - Des anneaux de l'Alliance Spirituelle.

Comme elle offrait au Seigneur, par une courte prière, les souffrances de son âme et de son corps, en même temps que les délices spirituelles et le repos physique dont elle ne pouvait jouir, le Seigneur lui apparut portant cette double offrande sous le symbole d'anneaux enrichis de brillants et passés à ses doigts divins. Après avoir reçu cette lumière, elle renouvela souvent la même offrande. Quelque temps après, elle la réitérait encore avec ferveur, quand elle sentit le Seigneur Jésus lui toucher l'œil gauche avec l'anneau de sa main gauche, symbole de la douleur physique. Aussitôt elle éprouva une vive souffrance à cet œil sur lequel le Seigneur avait posé sa main ; cet œil ne recouvra jamais son ancienne vigueur. L'acte du Seigneur lui fit comprendre que l'anneau est le signe des noces, comme les souffrances corporelles et spirituelles sont le signe infaillible de l'élection divine et des fiançailles de l'âme avec Dieu. En vérité celui qui souffre peut dire avec confiance : "Annulo suo subarrhavit me (1) : Il m'a donné son anneau comme gage." Si l'âme affligée sait de plus offrir à Dieu ses louanges et lui rendre grâces, elle peut encore avec une joie toute spirituelle ajouter ces autres paroles : "Et tamquam sponsam decoravit me corona (2) : Et il m'a couronnée comme une épouse", parce que la reconnaissance envers Dieu au milieu des peines procure une glorieuse couronne plus précieuse que l'or et la topaze.

1. Pontifical romain : De consecratione Virginum.

2. Ibid.

Chapitre III. - Du mérite de la souffrance.

Il fut un jour prouvé que la répugnance naturelle que nous sentons pour la souffrance peut nous donner un accroissement de gloire, Vers la Pentecôte, elle éprouva une si forte douleur au côté que les personnes présentes auraient craint la voir mourir le jour même, si elle ne s'était déjà tirée saine et sauve de pareilles crises. Le divin Consolateur et Amant des âmes voulut alors l'instruire de la manière suivante : lorsqu'elle se trouvait délaissée par la négligence de ceux qui la soignaient, le Seigneur se montrait à elle et, par sa douce présence, tempérait sa douleur. Mais si les attentions et les soins se multipliaient autour d'elle, le Seigneur se retirait, et les souffrances augmentaient. Elle comprit par là que, plus nous sommes abandonnés des hommes, plus Dieu nous regarde dans sa miséricorde. Vers le soir comme elle était tourmentée par la violence de la douleur et demandait un peu de répit, le Seigneur, levant les bras, lui montra qu'il portait comme un ornement sur sa poitrine les souffrances qu'elle avait supportées dans la journée. Cet ornement lui parut achevé et sans aucun défaut, aussi concluait-elle avec joie que le mal allait finir. Mais le Seigneur, voyant sa pensée, lui dit : "Ce que tu souffriras encore augmentera la splendeur de cette parure." En effet, la parure était enrichie de pierres précieuses, mais ces pierres n'avaient aucun éclat. Elle fut alors attaquée d'une peste assez bénigne, pendant laquelle elle souffrit beaucoup plus de l'absence de toute consolation que de la maladie elle-même.

Chapitre IV. - Du mépris des satisfactions temporelles.

1 - Dans les jours qui suivirent la fête de saint Barthélemy, elle se trouva envahie par une tristesse profonde et indéfinissable qui lui fit perdre la patience. A la suite de cette faiblesse, son âme fut plongée dans des ténèbres si profondes qu'il lui semblait avoir perdu les joies de la divine présence. Enfin, le samedi, comme on chantait l'antienne Stella maris Maria elle retrouva la joie spirituelle par la très puissante intercession de la Mère de Dieu.

2 - Le dimanche suivant, tandis qu'elle se, réjouissait de goûter les douceurs de son Dieu, elle se ressouvint de son impatience, de ses autres défauts, et conçut d'elle-même un grand mépris. Alors elle demanda au Seigneur la grâce de se corriger, mais ce fut avec un tel abattement à cause de ses grandes et nombreuses misères, qu'elle s'écria, comme toute désespérée : "Ô Père très miséricordieux, veuillez mettre un terme à des maux auxquels je ne sais moi-même mettre ni bornes ni mesure". "Libera me Domine et pone mie juxta te, et cujuvis manus sit contre me : Délivrez-moi, Seigneur, et placez-moi près de vous, et que la main de qui que ce soit s'élève contre moi" (Job, XVII, 3). Le Seigneur qui désirait la consoler et l'instruire, lui montra alors un petit jardin planté de fleurs variés, entouré d'épines et arrosé par un ruisseau de miel. Il lui dit : "Veux-tu me préférer le plaisir que tu trouverais dans la beauté de ces fleurs ? -Oh ! jamais, Seigneur Dieu !" s'écria-t-elle. Et le Seigneur, lui indiquant un jardin fangeux, où poussait une maigre verdure et quelques fleurs sans parfum ni éclat, dit encore : "C'est peut-être ce jardin que tu préférerais ?" Elle s'en détourna avec indignation : "Comment pourrais-je jamais fixer mon choix sur ce qui est méprisable et mauvais, quand je possède en vous, ô mon Dieu, le seul bien vrai, durable et éternel ?" Le Seigneur ajouta : "Les dons par lesquels j'enrichis ton âme sont une preuve assurée que tu possèdes la charité, pourquoi donc alors tomber dans le trouble et le désespoir à la vue de tes péchés ? N'est-il pas écrit : "Caritas operit multitudinem peccatorum : La charité couvre la multitude des péchés" ?(I Pet., IV 8.) Par ce jardin fangeux et aride que tu méprises j'ai voulu représenter la vie charnelle. Par le jardin fleuri, la vie douce, agréable et exempte d'adversités, dans laquelle tu aurais pu jouir de la faveur des hommes et d'une réputation de sainteté si, à ta volonté propre, tu n'avais préféré ma divine volonté. - Ô mon Bien-Aimé, dit-elle, plût à Dieu mille fois que j'eusse renoncé à ma volonté propre en délaissant le jardin fleuri, mais je crois n'avoir si facilement méprisé ce jardin qu'à cause de son exiguïté. - En effet, reprit le Seigneur, lorsque je vois les âmes de mes élus plongées dans les joies d'ici-bas, la délicatesse de ma bonté infinie me porte à exciter en eux le remords de la conscience, afin que cet aiguillon puissant restreigne pour eux les agréments de la vie, et qu'ils soient ainsi amenés à les rejeter."

3 - Celle-ci, renonçant alors constamment aux joies de ce monde, et même aux célestes consolations, s'abandonna tout entière à la volonté du Seigneur. Comme enlacée dans les bras de son divin Epoux, fortement appuyée sur sa poitrine sacrée, il lui semblait que toutes les créatures uniraient en vain leurs efforts pour l'arracher à cet asile de repos, où elle avait la joie de puiser une liqueur vivifiante et plus douce que le baume à la plaie sacrée du côté du Seigneur.

Chapitre V. - Comment le Seigneur s'inclina vers elle après quelle se fut humiliée devant Lui.

En la fête de l'apôtre saint Matthieu, le Seigneur la combla des douceurs de sa bénédiction, et comme le prêtre à la messe élevait le calice du précieux Sang, elle-même présenta cette offrande à Dieu en actions de grâces. Elle réfléchit ensuite que cette oblation sainte lui servirait peu, si elle ne s'unissait au Christ, en s'exposant à souffrir pour son amour toutes sortes de tribulations. Se détachant par un généreux effort, du sein du Seigneur où elle reposait avec délices, elle s'étendit par terre comme un vil cadavre : "Me voici, ô mon Dieu, dit-elle, prête à supporter les souffrances qui pourront servir à augmenter votre gloire." Le Seigneur plein de bonté se leva aussitôt; s'étendit par terre à côté d'elle et la serra tendrement contre lui : "Vraiment, dit-il, ceci est à moi (hoc est meum)." Fortifiée par la vertu divine, elle se releva et répondit : "Oui, ô mon Seigneur, je suis l'œuvre de vos mains. - J'ajouterai, reprit le Seigneur, que je ne puis vivre heureux sans toi." Pleine d'admiration à ces paroles d'une condescendance infinie : "Pourquoi , ô mon Dieu , dit-elle , parlez-vous ainsi , puisque , après avoir trouvé vos délices dans la création, vous possédez au ciel et sur la terre des amis innombrables avec lesquels vous pourriez vivre heureux même si je n'avais pas été créée ?" Le Seigneur répondit : "Celui qui a toujours été privé d'un membre ne souffre pas de cette privation, comme celui à qui on aurait coupé un membre dans sa jeunesse. Ainsi, puisque j'ai établi et affermi mon amour dans ton âme, je ne pourrai jamais souffrir que nous soyons séparés."

Chapitre VI. - De la coopération de l'âme avec Dieu.

Le jour de la fête de saint Maurice, pendant la messe, au moment où le prêtre allait prononcer à voix basse les paroles de la consécration, elle dit au Seigneur : "Ce que vous opérez à cette heure, ô mon Dieu mérite tant de respect à cause de son prix inestimable, que ma bassesse n'ose même pas lever les yeux pour le considérer. Je descendrai, je me prosternerai dans la profonde vallée de l'humilité, et là j'attendrai ma part de ce sacrifice qui procure à tous le salut." Le Seigneur répondit : "Quand une mère habile veut faire un ouvrage de soie et de perles, elle place parfois son petit enfant plus haut qu'elle-même, afin qu'il tienne le fil et les perles et les lui présente pour l'aider. C'est ainsi que je te place bien haut pour entendre cette messe car si tu consens, même au prix d'un dur labeur, à élargir ta volonté, jusqu'à lui faire souhaiter que cette oblation produise son plein effet pour tous les chrétiens vivants et morts, alors, malgré la faiblesse de ton pouvoir, tu m'auras très bien aidé dans l'accomplissement de mon œuvre."

Chapitre VII. - De la compassion du Seigneur à notre égard.

Le jour des saints Innocents, comme elle désirait se préparer à recevoir la sainte communion, et s'en trouvait empêchée par de nombreuses distractions, elle implora le secours divin et reçut du Seigneur cette miséricordieuse réponse : "Si une âme éprouvée par la tentation se réfugie près de moi, c'est bien d'elle que je puis dire : "Una est columba mea, tanquam electa ex millibus, qui in uno oculorum suorum transvulnerat Cor meum divinum : Ma colombe est unique, choisie entre mille ; par un seul de ses regards elle a transpercé mon divin Cœur". "Si je croyais ne pouvoir la secourir dans ce péril, mon âme en éprouverait une si profonde douleur que toutes les joies du ciel ne suffiraient pas à adoucir ma peine. Dans mon humanité unie à la divinité, mes bien-aimés trouvent sans cesse un avocat qui me force à prendre pitié de leurs diverses misères. - Mais, mon Seigneur, reprit-elle, comment votre corps immaculé qui ne fut en proie à aucune contradiction, pourra-t-il vous incliner à la compassion pour nos misères si diverses ?" Le Seigneur répondit : "On s'en convaincra aisément, pour peu que l'on comprenne cette parole que I'Apôtre a dite de moi : "Debuit per omnia fratribus assimilari, ut misericors fieret (Heb., II, 17) : Il a dû être en tout semblable à ses frères, pour devenir miséricordieux." Puis il ajouta : "Le regard unique par lequel ma bien-aimée me perce le cœur est cette espérance tranquille et assurée, qui l'oblige à reconnaître que je peux et que je veux l'aider fidèlement en toutes choses. Cette confiance fait pour ainsi dire violence à ma tendresse, et je deviens impuissant à lui résister.- Seigneur, reprit celle-ci, si l'espérance est un si grand bien et que nul ne la possède sans un don spécial de votre part, en quoi donc peut démériter celui qui ne l'a pas ?" Le Seigneur répondit : "Il est au moins possible à tous de vaincre la pusillanimité en méditant les nombreux passages des Écritures qui inspirent la confiance, et chacun peut s'efforcer de dire de bouche, sinon de tout son cœur, ces paroles de Job : "Etsi in profundum inferni demersus fuero, inde me liberabis", et cette autre : "Etiamsi occideris me, in te sperabo : Quand même je serais plongé dans les profondeurs de l'enfer, vous m'en délivreriez", et "Quand même vous me tueriez, j'espérerais en vous"(Job, XIII, 15.)

Chapitre VIII. - Des cinq parties de la Messe.

Un jour que, retenue au lit elle ne pouvait assister à la messe où elle aurait dû communier, son cœur en éprouva un vif regret : "Voici, ô mon très aimé Seigneur, dit-elle, que par la disposition de votre divine providence je ne puis aller à la messe ! Comment donc pourrai-je recevoir dignement votre chair sacrée et votre précieux sang, puisque ma meilleure préparation est de m'unir d'intention au ministre qui célèbre, en suivant les différentes parties du sacrifice ?" Le Seigneur répondit : "Puisque tu sembles m'adresser un reproche, écoute, ô ma bien-aimée, je vais te chanter un épithalame plein de douceur et d'amour : Apprends de moi que je t'ai rachetée de mon sang, et considère que les trente-trois années où j'ai travaillé sur la terre ont été consacrées à préparer mes noces avec toi ; que cela te serve pour la première partie de la messe. Apprends de moi que tu as été dotée par mon esprit, et comme mon corps a travaillé trente-trois ans â la préparation de tes noces, mon âme aussi a célébré les noces si joyeuses qu'elle désirait contracter avec toi ; que cela te serve pour la deuxième partie de la messe. Apprends de moi que tu as été remplie de ma divinité, et que cette divinité pourra te procurer, au milieu des souffrances corporelles, les délices spirituelles les plus enivrantes ; que cela te serve pour la troisième partie de la messe. Apprends encore de moi que tu as été sanctifiée par mon amour, et reconnais que tu n'as rien par toi-même, mais que tu tiens de moi tout ce qui peut te rendre agréable à mes yeux ; que cela te serve pour la quatrième partie de la messe. Apprends enfin à quelle hauteur tu es élevée par cette union avec moi, et reconnais que, toute puissance m'ayant été donnée au ciel et sur la terre, rien ne peut m'empêcher de te faire partager ma gloire, et de vouloir que celle qui est vraiment l'épouse du Roi soit appelée Reine et reçoive les honneurs dus à son rang. Prends tes délices à méditer ces faveurs, et ne te plains plus de n'avoir pas assisté à la messe."

Chapitre IX. - De la dispensation de la grâce divine.

1 - Dieu avait révélé à une personne qu'il voulait, par les prières de la Congrégation, délivrer du purgatoire un grand nombre d'âmes, et des oraisons spéciales avaient été demandées à tout le convent. Celle dont nous parlons en ce livre se mit avec ferveur à réciter comme les autres, un jour de dimanche, la prière prescrite, lorsque, s'approchant plus près du Seigneur, elle le vit entouré de gloire et distribuant ses bienfaits autour de lui. Comme elle ne pouvait discerner clairement ce qui occupait le Seigneur à ce point, elle lui dit : "Ô Dieu plein de bonté, à la dernière fête de sainte Madeleine, vous avez daigné révéler à votre indigné servante que vous accordiez avec une bonté spéciale des grâces de miséricorde aux personnes qui en ce jour venaient se prosterner à vos pieds, pour imiter cette bienheureuse pécheresse, votre véritable amante. Daignez donc aujourd'hui encore me révéler l'action que vous accomplissez en ce moment." Le Seigneur répondit : "Je distribue me dons." Elle comprit à ces mots qu'il appliquait aux âmes des défunts les prières du convent, et, bien que ces âmes fussent présentes, celle-ci ne pouvait les voir. Le Seigneur ajouta : "Ne veux-tu pas aussi m'offrir tes mérites pour que je puisse augmenter mes libéralités ?" Son âme fut attendrie par l'onction de ces douces paroles, et comme elle ignorait que toute la communauté fût en union de prières, elle éprouva une grande reconnaissance de ce que le Seigneur voulait bien lui demander quelque chose de spécial et répondit avec joie : "Oui, ô mon Dieu, je vous donne non seulement mes biens qui sont peu de chose, mais aussi ceux de notre communauté dont je puis disposer en vertu des liens de douce fraternité que votre divine grâce a formés entre nous. C'est avec une volonté libre et une joie sans bornes que je vous présente cette offrande dans le but d'honorer votre infinie perfection." Alors le Seigneur, comme distrait de son occupation par le plaisir que lui causait cette offrande, étendit une blanche nuée qui le couvrit ainsi que son épouse bien-aimée, puis il s'inclina vers elle et l'attira doucement à lui en disant : "Occupe-toi de moi seul, et jouis de la douceur de ma grâce." Mais elle reprit : "Pourquoi, ô Dieu si bon, avez-vous révélé à cette personne ce que vous vous proposiez de faire pour les âmes souffrantes, et me privez-vous de cette lumière, lorsque vous avez coutume de me dévoiler la plupart de vos secrets ?" Le Seigneur répondit : "Souviens-toi que souvent mes dons ne servent qu'à t'humilier, car tu t'en juges indigne, tu-sembles les recevoir comme un mercenaire dont on paie les services. Tu crois volontiers que la fidélité dépend uniquement de ces bienfaits, et alors tu exaltes les âmes qui, sans aucune faveur spéciale, se montrent néanmoins fidèles en toutes choses. Je t'ai fait partager leur sort en cette circonstance, afin que ton zèle pour les âmes souffrantes et tes prières assidues n'étant motivées par aucune faveur, tu reçoives toi. même le privilège que tu semblais envier aux autres." Tandis quelle écoulait ces ineffables paroles, elle fut ravie hors d'elle-même par la contemplation de cette bonté divine, qui tantôt déverse sur nos âmes le fleuve impétueux de ses grâces, tantôt refuse de moindres faveurs pour garder plus sûrement ces mêmes grâces. La vue de cette admirable conduite de Dieu qui faisait tout concourir au bien de son âme excita en elle une si grande admiration et une si profonde reconnaissance, que, ravie en extase et défaillante sous l'action divine, elle se jeta sur le sein du Seigneur en disant : "Ô Dieu, ma faiblesse ne peut supporter la vue de tant de merveilles ! "Le Seigneur voulut bien alors atténuer la splendeur de cette lumière, et lorsqu'elle eut recouvré ses forces, elle lui dit : "Puisque votre providence, dans son incompréhensible sagesse, ô mon Dieu, a jugé convenable de me priver de ce don, je ne veux plus désormais le désirer. Cependant, je vous prierai de me dire si vous m'exaucez lorsque je vous implore en faveur de mes amis." Et le Seigneur affirma avec serment : "Par ma vertu divine, dit-il, je t'exauce. - Alors je vous prie pour cette personne qui m'a été souvent recommandée." Elle vit aussitôt s'échappe, de la poitrine du Seigneur un ruisseau d'une eau limpide comme le cristal, qui pénétra jusqu'au centre de l'âme pour qui elle priait. Elle interrogea encore le Seigneur : "Cette personne, dit-elle, ne sent pas l'effusion de cette grâce, pourra-t-elle en profiter ? - Lorsque le médecin fait prendre à son malade une potion salutaire, répondit le Seigneur, ceux qui le soignent ne peuvent en constater sur l'heure le bon effet, et le malade ne se sent pas guéri à l'instant. Cependant le médecin, qui connaît la vertu de son remède, en voit aussi à l'avance l'heureux résultat. - Mais pourquoi, Seigneur, n'enlevez-vous pas à cette âme ses mauvaises habitudes et ses autres défauts, comme souvent je vous en ai prié ? - N'as-tu pas lu, répondit le Seigneur, ce qui est écrit de moi lorsque j'étais enfant : "Proficiebat aetate et sapientia coram Deo et hominibus : Il avançait en âge et en sagesse devant Dieu et devant les hommes" (Luc., II, 52) ; de même cette personne, par un progrès journalier, changera bientôt ses défauts en vertus, et je lui pardonnerai tout ce qui provient de la faiblesse humaine, afin de pouvoir lui donner au ciel les récompenses que j'ai destinées à l'homme en me proposant de l'exalter au-dessus des anges".

2 - L'heure de la sainte Communion approchait. Elle demanda au Seigneur de vouloir bien ce jour-là anticiper le moment de sa grâce pour autant de pécheurs qu'il délivrerait d'âmes souffrantes en écoutant les prières de la personne nommée plus haut. (Elle avait l'intention de prier pour les pécheurs qui devaient être sauvés, car il lui semblait téméraire d'intercéder pour ceux qui étaient en voie de damnation.) Mais le Seigneur lui reprocha cette timidité : "Par la présence réelle et adorable de mon corps immaculé et de mon précieux sang que tu vas bientôt posséder en toi, lui dit-il, ne pourrais-tu pas obtenir que les pécheurs en voie de damnation soient ramenés à une bonne vie ?" L'immense miséricorde renfermée dans ces paroles la jeta dans l'admiration : "Ô mon Dieu, dit-elle, puisque votre infinie bonté daigne écouter mes prières, je lui demande, en m'unissent au désir et à l'amour de toutes vos créatures, qu'autant elle délivrera d'âmes souffrantes, autant elle sauve, par sa grâce, de pécheurs vivant en état de damnation; que cette grâce, ô mon Dieu, soit accordée à ceux qu'il vous plaira, en quelque lieu qu'ils habitent, et au temps marqué par votre providence. En vous adressant cette prière, je ne veux avoir en vue ni mes amis, ni mes parents, ni aucun de mes proches." Le Seigneur accueillit cette demande et promit de l'exaucer. Elle dit encore : "Je voudrais savoir, ô mon Dieu, ce que je pourrais ajouter pour suppléer à l'insuffisance de ces prières." Mais le Seigneur ne répondit pas : "Ô mon Seigneur, reprit-elle, vous gardez le silence, parce que vous connaissez le fond des cœurs, et vous ne voulez pas demander à ma faiblesse ce qu'elle ne pourrait donner." Le Seigneur lui répondit avec un visage plein de douceur : "La seule confiance peut aisément tout obtenir; cependant si ton zèle désire m'offrir un surcroît d'hommages, récite trois cent soixante-cinq fois le psaume : Laudate Dominion omnes gentes, etc., et j'y trouverai un supplément aux louanges que les Créatures ont négligé de me rendre."

Chapitre X. - De trois offrandes.

1 - En la fête de saint Mathias, elle avait résolu, pour plusieurs raisons, de s'abstenir de la sainte communion, et pendant la première messe elle tenait son esprit attentif à Dieu et à elle-même. Le Seigneur lui témoigna alors, par de nombreuses marques de tendresse, l'affection la plus vraie qu' un ami puisse avoir pour son ami, mais elle ne s'en montra guère satisfaite, habituée qu'elle était à recevoir des faveurs plus élevées par un mode supérieur. Ce qu'elle eût souhaité, c'était de sortir d'elle-même pour adhérer au Bien-Aimé qui est appelé un feu consumant ; c'était encore de se voir liquéfiée pour ainsi dire par l'ardeur de la charité, afin de s'unir le plus intimement possible à l'objet de son amour. Mais l'action de la grâce ne secondant pas en ce jour ses aspirations, elle y renonça pour la gloire de Dieu et reprit sa pratique ordinaire. Cette pratique consistait à louer l'immense bonté et la condescendance de l'adorable Trinité, pour tous les bienfaits sortis des abîmes infinis de ses richesses pour se répandre sur les bienheureux, à lui rendre grâces pour toutes les faveurs accordées à l'auguste Mère de Dieu, à la bénir enfin pour tous les dons infus dans la très sainte humanité de Jésus Christ. Elle suppliait encore tous les saints réunis, et chacun en particulier, de daigner, en supplément de ses négligences, offrir à la resplendissante et toujours tranquille Trinité l'amour et la perfection avec lesquels, au jour de leur mort, ils se présentèrent devant le Dieu de gloire pour recevoir leur récompense. Dans ce but elle récita trois fois le psaume : Laudate Dominum omnes gentes, en l'honneur de tous les saints, de la bienheureuse Vierge et du Fils de Dieu. Mais le Seigneur lui dit : "Comment remercieras-tu les saints des prières qu'ils vont m'adresser à ton intention, puisque tu te disposes aujourd'hui à supprimer l'oblation par laquelle tu ma rendais pour eux mille actions de grâces ?" A cette question elle garda le silence.

2 - Lorsqu'on arriva à la consécration de l'hostie, elle eut le désir de trouver une offrande digne d'être présentée à Dieu le Père comme tribut de louange. Le Seigneur lui dit : "Si tu te préparais aujourd'hui à recevoir le Sacrement vivifiant de mon corps et de mon sang, il te serait possible d'obtenir les trois bienfaits que tu souhaitais pendant cette messe, à savoir : de jouir de la douceur de mon amour; de sentir ton âme liquéfiée par l'ardeur de ma divinité, au point qu'elle puisse s'écouler en moi comme l'argent se coule avec l'or dans le creuset ; enfin tu posséderais ce trésor précieux digne d'être offert au Père tout-puissant comme éternelle louange, et tous les saints verraient croître leur récompense." Convaincue par ces divines paroles, elle fut enflammée d'un si grand désir de recevoir ce très salutaire Sacrement, qu'il ne lui eût pas semblé difficile de voler à travers des épées nues. Elle alla donc communier, et comme elle rendait à Dieu de dévotes actions de grâces, le véritable Ami des hommes lui dit : "Aujourd'hui, par un mouvement de volonté propre, tu ne songeais qu'à me rendre le devoir d'un vulgaire serviteur qui apporte à son maître le mortier, la paille et les briques. Mais je t'ai élue dans mon amour, et je t'ai placée parmi les heureux convives qui se rassasient à ma table royale." Comme, en ce même jour, une personne s'était abstenue aussi de la sainte communion sans raison sérieuse, celle-ci dit au Seigneur : "Pourquoi avez-vous permis, ô Dieu plein de miséricorde, qu'elle soit tentée ainsi ?" Le Seigneur répondit :"Il ne faut pas m'en accuser, car elle a si bien couvert ses yeux du voile de son indignité, qu'elle n'a plus même aperçu la tendresse de mon amour paternel."

Chapitre XI. - d'une indulgence et du désir de la Divine Volonté.

1 - Elle apprit une fois qu'on prêchait une indulgence de plusieurs années, selon l'usage pour attirer les offrandes, et dit au Seigneur avec dévotion : " mon Dieu, si je possédais de grandes richesses, je donnerais cet or et cet argent afin de recevoir l'indulgence et le pardon de tous mes péchés, pour la gloire de Dieu et l'honneur de votre nom." Le Seigneur, répondit avec bonté : "De par l'autorité et la puissance de ma divinité, reçois la rémission de tes fautes et de tes imperfections." Aussitôt son âme lui parut entièrement purifiée et blanche comme la neige.

2 - Quelques jours après, elle vit son âme encore parée de l'éclatante blancheur dont Dieu l'avait ornée, et craignit d'être dans l'illusion, car il lui semblait que cette pureté si elle eût été réelle, se serait trouvée déjà ternie par quelques négligences commises par fragilité humaine. Le Seigneur, avec sa bonté ordinaire, voulut la rassurer et lui dit : "Penses-tu que je me réserve un pouvoir inférieur à celui que j'ai donné aux créatures ? Si j'ai communiqué au soleil la vertu d'effacer en un instant, par la chaleur de ses rayons, les taches qui paraissent sur une étoffe blanche, et même de rendre la partie souillée plus nette et plus éclatante, à combien plus forte raison, moi qui suis le Créateur du soleil, puis-je diriger le regard de ma miséricorde sur l'âme que je désire voir pure de toute faute et de toute négligence, et la garder sans tache par la force indomptable de mon amour."

3 - Une autre fois, la vue de son indignité et de sa faiblesse l'avait si fortement découragée, qu'elle ne pouvait comme de coutume célébrer les louanges de Dieu, ni aspirer aux jouissances de la contemplation. Cependant, elle retrouva bientôt sa vigueur, par la miséricorde de Dieu et les mérites de la très sainte vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et il lui fût possible de s'avancer selon son désir vers la majesté du Roi des rois, revêtue de cette beauté qui brillait dans la reine Esther en présence d'Assuérus. Le Seigneur lui dit alors dans sa bonté : "Qu' ordonnes-tu, ô ma Reine et Maîtresse ?" Elle répondit : "Je demande, ô mon Roi, et je désire de tout cœur que votre adorable volonté s'accomplisse entièrement en moi." Ensuite le Seigneur, lui nommant les unes après les autres toutes les personnes qui s'étaient recommandées à ses prières : "Que souhaites-tu, lui dit-il, pour celle-ci, et pour celle-là, et encore pour cette autre qui a sollicité particulièrement tes suffrages ? - Ô mon Dieu, dit-elle, je ne demande autre chose pour elles, que l'accomplissement parfait de votre volonté sainte. Et pour toi, ajouta le seigneur, que désires-tu que je fasse ? - Je souhaite par-dessus tout voir votre aimable et pacifique volonté se réaliser en moi et dans toutes les créatures ; et pour cela j'exposerais volontiers aux supplices chaque membre de mon corps."

4 - L'infinie bonté de Dieu, qui lui avait inspiré de si parfaits désirs, voulut aussi l'en récompenser et répondit : "Il me plaît de reconnaître par un don spécial ce zèle plein d'amour avec lequel tu as souhaité l'accomplissement de mon divin vouloir; aussi dès ce moment tu seras agréable à mes yeux, comme si tu n'avais jamais transgressé ma volonté sainte."

Chapitre XII. - De la transfiguration accomplie par la grâce.

1 - Comme on chantait l'antienne : (1) In lectulo meo, etc. (Cantic, III), où se trouvent répétés quatre fois ces mots : "quem diligit anima mea, celui que chérit mon âme", elle comprit que l'âme fidèle peut chercher Dieu de quatre manières différentes. Par ces paroles : "In lectulo meo per noctem quaesivi quem diligit anima mea : sur ma couche, pendant la nuit, j'ai cherché celui qu'aime mon âme"(Cantic , III), elle connut la première voie par laquelle on cherche Dieu, et qui est de lui offrir des louanges dans le repos sacré de la contemplation. L'antienne continue : "Quaesivi illum et non inveni : Je l'ai cherché et je ne l'ai pas trouvé", parce que l'âme, captive dans cette chair mortelle, ne peut arrivera louer Dieu parfaitement. La seconde manière de chercher Dieu lui fut montrée dans ce verset : "Surgam et circuibo civitatem per vicos et plateas, quaerens quem diligit anima mea : Je me lèverai, je ferai le tour de la ville, par les rues, sur les places publiques, je chercherai celui qu'aime mon âme", parce que l'âme parcourt les rues et les places, c'est-à-dire s'exerce dans l'action de grâces à reconnaître les divers bienfaits de Dieu envers ses créatures, et là, encore, la reconnaissance ne pouvant égaler les bienfaits du Créateur, c'est avec raison qu'elle ajoute : quaesivi illum et non inveni Par le troisième verset : "Invenerunt me vigiles qui custodiunt civitatem : Ceux qui veillent pour garder la ville m'ont rencontrée", il lui fut donné de comprendre que les avertissements de la justice et de la tendresse de Dieu font rentrer l'âme en elle-même. C'est après avoir comparé les bontés de Dieu avec sa propre indignité quelle commence à gémir, à faire pénitence de ses péchés, et à rechercher la miséricorde divine en disant : "Num quem diligit anima mea vidistis ? N'avez-vous pas vu celui qu'aime mon âme ?" N'ayant aucun secours dans ses propres mérites, elle se tourne vers le Seigneur par une humble confiance, et trouve sans tarder le Bien-Aimé de son âme, soit dans une fervente prière, soit par une illumination de la grâce.

2 - Après le chant de cette antienne, pendant laquelle elle avait goûté les consolations que nous venons de raconter et d'autres faveurs inexprimables, elle sentit son cœur et tous ses membres si puissamment ébranlés par la vertu divine que ses forces défaillirent : "Ô mon Bien-Aimé, dit-elle, c'est maintenant que je puis m'écrier que les profondeurs de mon être et tous mes membres ont tressailli à votre douce approche." Le Seigneur répondit : "Je connais l'onction divine qui s'écoule de moi et revient en moi, mais tant que tu vis dans une chair mortelle tu ne peux comprendre combien la tendresse de Dieu s'est déversée en toi. Il importe que tu saches cependant que, par la force de cette grâce, tu as reçu une gloire analogue à celle qui resplendit au mont Thabor sur mon corps transfiguré en présence des disciples. Dans la douceur de mon amour, je puis dire désormais de toi : "Hic est filius meus dilectus in quo mihi bene complacui (Matth., XVII, 5) : Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je me suis complu", car c'est le propre de cette grâce de communiquer au corps et à l'âme par un mode admirable une éclatante gloire.

1. Antienne des Vierges tirée du chapitre III du Cantique des Cantiques.

Chapitre XIII. - De la réparation.

1 - Il arriva qu'un jour, en pliant les ornements sacrés, on fit tomber par terre une hostie qui avait été offerte à l'autel, mais on ne savait si elle avait été consacrée ou non. Celle-ci, ayant eu recours à Dieu, apprit de lui que l'hostie n'était pas consacrée, et conçut à bon droit une joie extrême de ce qu'une telle négligence n'avait pas été commise. Cependant, comme elle brûlait de zèle pour la gloire de son Seigneur, elle lui dit : "Bien que votre bonté infinie ait empêché une si grande irrévérence envers le Sacrement de l'autel, cependant, ô Dieu de l'univers, parce que vous êtes outragé non seulement par les païens et les Juifs qui sont vos ennemis, mais encore par vos amis, c'est-à-dire par les fidèles rachetés de votre sang, et, ce qui est encore plus déplorable, quelquefois même par les prêtres et les religieux. je ne révèlerai point que cette e hostie n'à pas été consacrée, pour ne pas vous priver d'un hommage de réparation." Elle ajouta : "Faites-moi connaître, ô Seigneur, quelle satisfaction vous plairait davantage pour réparer les offenses qui se commettent contre vous, car il me serait doux de consumer toutes mes forces pour la gloire et l'honneur de votre nom." Elle comprit que le Seigneur accepterait volontiers qu'en union de cet amour par lequel Dieu s'est fait homme pour nous, on récitât deux cent vingt-cinq fois le Pater noster pour honorer ses membres sacrés, et qu'on rendit service autant de fois au prochain à cause de Celui qui a dit : "Quod uni ex minimis meis fecistis, mihi fecistis" : Ce que vous avez fait au plus petit des miens, c'est à moi que vous l'avez fait a (Matth., XXV, 40). Le Seigneur demandait encore qu'on renonçât pour son amour aux plaisirs vains et inutiles.

2 - Oh ! que les miséricordes de Dieu sont grandes et ineffables ! En véritable ami des hommes, il daigne accepter d'aussi faibles offrandes et même les récompenser, lorsque nous ne mériterions que de justes châtiments, si nous lui refusions le tribut de notre amour.

Chapitre XIV. - L'âme est purifiée par deux moyens : l'amertume de la pénitence et la suavité de l'Amour.

1 - Le Seigneur, désireux d'augmenter le mérite des âmes qui lui sont chères et d'assurer leur salut, permet quelquefois qu'elles trouvent d'énormes difficultés dans l'accomplissement d'un devoir très facile en lui-même.

2 - C'est ce qui arriva à celle-ci : la confession de ses fautes lui parut un jour si pénible qu'elle était persuadée de ne pouvoir la mener à bien par ses propres forces. Comme elle priait le Seigneur avec toute la ferveur possible, celui-ci l'interrogea : "Veux-tu, dit-il, remettre avec une entière confiance entre mes mains le soin de cette confession et ne t'en faire aucun souci ?" Elle répondit : "Oui, ô mon très cher Seigneur, j'ai une entière et surabondante confiance en votre toute-puissante bonté; mais, après vous avoir offensé, j'éprouve le besoin de repasser ces péchés dans l'amertume de mon âme, afin de vous offrir par là quelque marque d'un regret efficace. Le Seigneur ayant agréé ce procédé, elle se plongea dans la considération de ses misères, et bientôt sa peau lui parut toute déchirée comme si elle s'était roulée dans les épines. Elle découvrit ses plaies au Père des miséricordes, afin qu'en habile et fidèle médecin il voulût bien les guérir. Le Seigneur, s'inclinant vers elle avec bonté, lui dit : "Par mon souffle divin, je chaufferai pour toi le bain salutaire de la confession, et lorsque tu auras été purifiée selon mon bon plaisir, tu apparaîtras sans tache à mes yeux". Aussitôt elle voulut se dépouiller de ses vêtements pour être plongée dans ce bain et dit : "J'ai dans le cœur, ô mon Dieu, un si grand amour de votre gloire, qu'il me force à me dépouiller de tout honneur humain, et, s'il le fallait, je serais prête à déclarer mes fautes devant le monde entier." Le Seigneur la couvrit alors de ses propres vêlements et la fit reposer avec douceur dans ses bras jusqu 'à ce que ce bain fut prêt, c'est-à-dire jusqu'à à l'heure de la confession.

3 - Mais comme ce moment approchait, son esprit fut encore plus assailli par le trouble : "Seigneur, dit-elle, votre cœur si tendre et si miséricordieux n'ignore pas combien cette confession m'est à charge; pourquoi permettez-vous que je sois en outre accablée par de pénibles pensées ?" Le Seigneur répondit : "Les personnes qui se baignent se font donner des frictions énergiques dans le but de fortifier leur corps; de même ton âme prendra son essor au milieu des contradictions." Elle vit bientôt un bain préparé à la gauche du Seigneur, et de ce bain s'échappait une tiède vapeur. En même temps cet aimable Sauveur lui montra à sa droite un jardin délicieux rempli de fleurs, parmi lesquelles on distinguait de superbes roses sans épines qui charmaient et attiraient, par leurs suaves parfums. Le Seigneur l'invita à entrer dans ce magnifique jardin, si elle le préférait au bain qui lui paraissait toujours intolérable. -"Non, mon Dieu, dit-elle, j'entrerai sans hésitation dans ce bain que vous avez daigné chauffer par votre souffle divin." Le Seigneur répondit : "Qu'il en soit ainsi pour ton salut éternel !"

4 - Elle comprit que ce beau jardin figurait la suavité intérieure de la grâce divine. La grâce portée par le souffle doux et léger de l'amour, répand sur l'âme fidèle une rosée parfumée des larmes de la dévotion, la rend blanche comme la neige et lui donne une sécurité parfaite, non seulement au sujet de la rémission de ses péchés, mais aussi en ce qui concerne l'abondance des mérites. Delà elle concluait que le Seigneur avait eu pour agréable de lui voir abandonner, à cause de son amour, la voie douce et facile des consolations célestes et choisir un chemin rude et pénible. Après la confession elle se retira dans l'oratoire et y sentit la présence de cet aimable Seigneur qui lui avait rendu la confession si pénible. Elle avait en effet éprouvé d'énormes difficultés à déclarer des fautes légères, que d'antres dévoilent parfois en public, comme en se jouant.

5 - Il est bon de savoir que l'âme est purifiée de tous ses péchés par deux moyens principaux : par l'amertume de la pénitence et tous les sentiments dont elle est la source, c'est ce que signifie le bain ; par le doux embrasement du divin amour avec ses conséquences, et c'est là ce que symbolise le jardin délicieux.

6 - Elle se reposa ensuite dans la sacrée blessure de la main gauche du Sauveur, comme pour y goûter après le bain ce délassement qui accompagne la transpiration, et y attendre l'heure d'accomplir la pénitence imposée par le prêtre. Mais comme cette satisfaction exigeait un délai, elle s'affligeait de ne pouvoir peut-être, avant de l'avoir achevée, jouir en toute liberté et familiarité de la présence de son très aimé et très doux Seigneur. Pendant la messe, quand l'Hostie sainte qui efface le péché et réconcilie l'homme avec Dieu fut immolée par le prêtre, elle s'unit au divin sacrifice et présenta cette offrande pour obtenir l'entier pardon de ses fautes, et rendre grâces au Seigneur qui lui avait procuré le bain salutaire de la confession. L'offrande fut acceptée, tandis qu'elle-même était reçue dans le sein du Père de Bonté infinie. Là elle comprit par expérience que l'Orient qui brille d'en haut, Oriens ex-alto, l'avait vraiment visitée par les entrailles de sa miséricorde et de sa vérité.

Chapitre XV. - De l'Arbre de l'Amour.

1 - Le lendemain pendant la messe, au moment même de l'élévation, elle se trouva comme assoupie et moins attentive à la prière. Mais le son de la cloche l'éveilla soudain, et elle vit le Seigneur Jésus qui tenait entre ses mains un arbre dont le tronc avait été coupé au niveau du sol ; les fruits de cet arbre étaient magnifiques, chacune de ses feuilles brillait comme une étoile et projetait des rayons lumineux. Le Seigneur secoua l'arbre au milieu de la cour céleste, et les saints goûtèrent ses fruits avec une grande joie. Peu après, il le planta au milieu du cœur de celle-ci comme dans un jardin, afin qu'elle lui fit produire des fruits, et quelle y trouvât l'ombre rafraîchissante avec la nourriture de vie. Aussitôt que l'arbre fut planté, elle s'occupa de ses fruits, c'est-à-dire pria pour une personne qui lui avait fait de la peine. Elle demandait à supporter de nouveau cette même peine afin d'obtenir de Dieu des grâces plus abondantes pour celle qui en était cause. Au même moment elle aperçut au sommet de l'arbre une fleur magnifique qui devait produire son fruit à condition que celle-ci mit en œuvre sa bonne volonté. Cet arbre symbolisait donc la charité qui produit non seulement les fruits des bonnes œuvres, mais aussi les fleurs des bons désirs et les feuilles rayonnantes des saintes pensées ; c'est pourquoi les habitants du ciel se réjouissent quand ils voient un mortel prendre pitié de ses frères et secourir leur misère.

2 - A ce même moment de l'élévation de l'hostie, celle-ci reçut encore une brillante parure d'or pour rehausser la splendeur du vêtement rose qui lui avait été donné la veille, alors qu'elle reposait sur le sein du Seigneur.

3 - En ce même jour, à None, le Seigneur lui apparut sous la forme d'un jeune homme plein de grâce et de beauté. Il la pria de cueillir quelques noix sur l'arbre pour les lui offrir, et, la soulevant de terre, il l'assit sur une branche. Mais elle dit : "Ô très aimable jeune homme, pourquoi me demander cela ? Par la vertu et par le sexe je suis faible, il vous siérait bien mieux de me présenter de ces fruits. ---Non, dit-il, l'épouse qui se trouve chez elle, dans la maison de ses parents, agit avec une liberté que le fiancé discret ne peut prendre lorsqu'il vient parfois la visiter. Mais si dans ces occasions la fiancée se montre pleine d'égards et de délicatesse envers celui qu'elle aime, à son tour il la recevra dans sa propre demeure avec tendresse et bienveillance." Il donnait ainsi à entendre combien sont répréhensibles ceux qui disent : Si Dieu voulait ce que je veux, et qu'il me donnât sa grâce, je ferais telle et telle chose. Comme s'il n'était pas juste que l'homme brise en tout sa volonté propre pour accomplir celle de Dieu et s'assure par là une magnifique récompense. Elle s'apprêtait à offrir les noix au jeune homme, lorsque celui-ci monta sur l'arbre, s'assit auprès d'elle et l'invita à tirer les fruits de leur écaille pour qu'il pût les manger. Il voulait ainsi lui apprendre que l'on ne doit pas seulement vaincre ses ressentiments pour faire du bien à son ennemi, mais qu'il faut encore chercher à le faire le plus parfaitement possible. Sous le symbole de ces noix, le Seigneur lui enseignait la bienfaisance envers ceux qui la persécutaient : ces fruits, à l'écorce dure et amère, se trouvaient placés sur l'arbre de l'Amour parmi les pommes et autres fruits savoureux, pour donner à entendre que la Charité envers les ennemis doit se pratiquer au milieu des douceurs de l'amour de Dieu, amour qui rend l'homme prêt à souffrir la mort elle-même pour le nom de Jésus-Christ.

Chapitre XVI. - Des avantages de la persécution. Communion Spirituelle.

1 - Le dernier jour où le convent célébrait l'office divin qu'un interdit ecclésiastique (1) venait de suspendre, on chantait la messe Salve sancta Parens en l'honneur de la Mère de Dieu, et celle-ci dit au seigneur : "Ô Dieu plein de bonté, comment nous consolerez-vous dans la désolation actuelle ? - Je puiserai en vous, dit le Seigneur, des délices plus abondantes. Comme l'époux jouit de son épouse dans le secret de la chambre nuptiale plus volontiers qu'en présence de la foule, de même je trouverai mes délices dans vos soupirs ardents et dans les gémissements de vos cœurs. Mon amour prendra en vous des accroissements nouveaux, comme un feu qui se trouvant enfermé, redouble de vigueur. Les complaisances que je trouverai dans vos âmes et l'amour que vous aurez pour moi monteront comme une eau qui s'élance avec plus de force après avoir été retenue par des digues".

2 - Celle-ci demanda alors : "Et combien de temps durera cet interdit ? - Aussi longtemps qu'il durera, répondit le Seigneur, aussi longtemps je ferai durer cette abondance de grâces." Elle ajouta : "Il semble que les grands de la terre considèrent comme une honte d'admettre dans leur intimité les personnes de basse condition ; avec combien plus de raison le Roi des rois doit-il tenir cachés les desseins de sa Providence à une aussi vile créature ; c'est sans doute pourquoi vous me laissez dans l'incertitude, bien que vous connaissiez le commencement et la fin de toutes choses ? -- Il n'en est pas ainsi, reprit le Seigneur, mais j'agis en vue de ton salut. Dans la contemplation je te découvre parfois mes secrets ; d'autres fois je les tiens cachés afin de te maintenir dans l'humilité : quand je te les découvre, tu constates ce que tu deviens par ma grâce; quand je te les cache, tu vois ce que tu es par toi-même".

3 - A l'offertoire de la messe : (2) "Recordare Virgo Mater : Souvenez-vous, ô Vierge Mère", lorsqu'on en fut à ces mots : "ut loquaris pro nobis bona : de parler en notre faveur", comme elle implorait la Mère de toute grâce, le Seigneur lui dit : "Il n'est pas nécessaire qu'on plaide votre cause, car déjà je vous suis pleinement favorable." Mais elle, se souvenant de ses propres fautes et de celles d'autres sœurs, ne pouvait comprendre que le Seigneur fût complètement apaisé. C'est alors qu'avec une grande tendresse il daigna lui dire : "Ma bonté naturelle m'incline toujours à regarder de préférence ce qu'il y a de meilleur dans une âme ; ma divinité tout entière embrasse alors cette meilleure partie et dissimule e moins parfait pour remarquer ce qui l'est davantage. - Ô vous qui êtes si magnifique dans vos dons, reprit-elle, comment accordez-vous les douceurs de vos consolations à une âme aussi indigne que la mienne, et aussi peu préparée à les recevoir ? - J'y suis forcé par mon amour. - Mais où sont donc, Seigneur, les souillures que j'ai contractées il y a peu de temps par cette irritation qui remplissait mon cœur et que j'ai même un peu manifestée par mes paroles ? - Le feu de ma divinité les a consumées, et c'est ainsi que je fais disparaître les difformités de toute âme vers laquelle ma bonté s'incline. -Ô Dieu très-clément, puisque votre grâce est si souvent propice à ma faiblesse, voudriez-vous me dire si l'âme devra se purifier après la mort de fautes semblables à cette impatience ou d'autres encore ?" Et comme le Seigneur feignait de ne pas entendre : "En vérité, ô mon Dieu, dit-elle, si votre justice l'exigeait, je descendrais volontiers au fond de l'abîme pour vous offrir une plus digne satisfaction; mais si, au contraire, votre bonté et votre miséricorde trouvent leur gloire à ce que ces fautes soient consumées par le feu de votre amour, je vous prierai de brûler à jamais les souillures de mon âme dans ce feu divin, bien que je ne mérite pas cette faveur." Et la Bonté divine, aussi tendre qu'inépuisable, accueillit encore cette demande.

4 - Le lendemain, comme on célébrait la messe pour le peuple (3), elle dit au Seigneur au moment de la Communion : "Ô Père très clément, n'êtes-vous pas ému de compassion en nous voyant privées de la nourriture infiniment précieuse de votre Corps et de votre Sang, à cause de ces pauvres biens temporels qui doivent soutenir notre vie ?" Et le Seigneur répondit : "Comment plaindrais-je mon épouse bien-aimée, lorsque, ayant dessein de l'introduire dans la salle brillante et ornée de fleurs du festin des noces, et découvrant dans sa parure quelque chose de défectueux, je la tire à l'écart pour remédier de ma main à ce désordre, et la présenter ensuite aux convives dans tout l'éclat de sa beauté ?" Elle dit : "Comment, ô Seigneur, votre grâce peut-elle habiter dans l'âme de ceux qui nous font tant souffrir par cet interdit ?" Et il lui fut répondu : "Ne t'occupe pas d'eux, je me réserve leur jugement".

5 - Au moment de l'Élévation, comme elle offrait à Dieu l'hostie sainte en tribut de louange éternelle et pour le salut du convent, le Seigneur reçut en lui-même cette hostie, et par une aspiration qui sortait des profondeurs de son être, il en retira une vivifiante suavité et dit : "En cette aspiration je rassasierai mes épouses d'une nourriture divine." Celle-ci reprit : "Ô mon Seigneur, est-ce que vous allez communier tout le convent ? - Non, mais celles-là seulement qui en ont le désir, ou qui souhaitent avoir ce désir. Quant aux autres, parce qu'elles appartiennent à ce monastère, elles auront l'avantage de sentir cette aspiration naître dans leurs âmes, comme celui qui n'ayant pas d'appétit, se laisse attirer néanmoins par l'odeur agréable des mets et finit par les prendre avec plaisir."

6 - Le jour de l'Assomption, à l'élévation de l'hostie, comme elle entendait ces paroles du Seigneur : "Je viens m'offrir à Dieu le Père et m'immoler pour ceux qui sont mes membres", elle répondit : "Permettrez-vous, ô mon très aimant Seigneur, que nous qui sommes vos membres, nous soyons séparées de vous par l'anathème dont nous menacent ceux qui veulent prendre nos biens ?" Le Seigneur lui dit : "Que celui qui pourrait enlever des profondeurs de mon âme l'amour qui m'unit à vous, que celui-là vous sépare de moi !"Il ajouta : "Cet anathème ne vous atteint pas plus qu'un couteau de bois ne trancherait un corps solide : il ne peut le pénétrer et y imprime à peine une trace légère de son passage. - Ô mon Dieu qui êtes la vérité infaillible, dit-elle, ne m'avez vous pas révélé que nous sentirions croître notre amour pour vous dans ces jours de souffrance et que vous-même prendriez dans les cœurs de vos épouses de plus abondantes délices ? Comment donc plusieurs se plaignent-elles du refroidissement de leur amour pour vous ?" Le Seigneur répondit : "Je renferme dans mon sein la source de tous les biens, et je distribue à chacun en temps convenable ce qui lui est nécessaire."

1. Interdit fulminé pendant la vacance du siège épiscopal par les chanoines d'Halberstad, dans la compétition des droits relatifs aux biens temporels. Voir au Livre de la grâce spéciale, L. 1, ch. XXVII (Note de l'édition latine.)

2. Offertoire des messes votives de la sainte au Vierge moyen âge. Il est usité maintenant aux messes de la Compassion et de Notre-Dame du Mont-Carmel.

3. C'est-à-dire dans l'église paroissiale (Note de Lansperg).

Chapitre XVII. - De la condescendance du Seigneur et de la distribution de sa grâce.

1 - Au second dimanche d'août, qui amenait tout à la fois la fête de saint Laurent et l'anniversaire de la Dédicace de l'Église, elle priait pendant la messe pour certaines personnes qui avaient sollicité son intercession, lorsqu'elle vit un vigoureux cep de vigne descendre du trône de Dieu jusque sur la terre, et les feuilles du cep servaient comme d'échelons pour remonter jusqu'au sommet. Cette échelle figurait la foi par laquelle les élus s'élèvent vers les régions célestes. Elle reconnut au sommet, à gauche du trône, plusieurs membres de la Congrégation, et le Fils de Dieu lui-même qui se tenait debout avec grande révérence en présence du Père céleste. L'heure approchait où, sans l'interdit qui les avait frappées, les sœurs auraient dû recevoir la sainte communion, et celle-ci désira ardemment que par un effet de cette divine clémence à laquelle nul pouvoir humain ne peut résister, elle-même et toutes les moniales présentes fussent nourries spirituellement du Sacrement de l'autel. Elle vit alors le Seigneur Jésus plonger dans le sein du Père l'hostie qu'il tenait à la main, et l'en retirer vermeille et comme teinte de sang. Tandis que, surprise du fait, elle se demandait comment le rouge, symbole de la Passion, pouvait être attribué au Père céleste, elle ne put voir si le désir qu'elle elle avait manifesté se trouvait accompli. Un peu plus tard seulement, elle reconnut que le Seigneur avait établi le lieu de son repos dans les âmes qu'elle avait vues placées à la gauche du trône de Dieu. Mais comment cela s'était-il fait ? elle ne put le découvrir.

2 - Cependant elle se souvint d'une personne qui, avant la messe, s'était recommandée à ses prières avec dévotion et humilité, et elle demanda au Seigneur qu'il voulût bien accorder à cette âme la faveur reçue par les sœurs. Il lui fut répondu que nul ne pouvait monter par cette échelle mystique de la foi, s'il n'était porté par les ailes de la confiance, et que cette personne en avait bien peu. A quoi elle reprit : "Seigneur, j'ai remarqué que le peu de confiance de cette âme provient de son humilité, vertu sur laquelle vous répandez d'ordinaire vos grâces avec profusion." Et le Seigneur dit : "Je descendrai, et je communiquerai mes faveurs à cette âmes et à d'autres encore, que je verrai plongées dans la vallée de leur misère."

3 - Elle vit alors le Seigneur Dieu des vertus descendre comme par une échelle empourprée. Il lui apparut au milieu de l'autel, revêtu des ornements pontificaux, et tenant en mains un vase semblable à ceux qui servent à garder les hosties consacrées. Pendant la messe jusqu'à la préface, il demeura assis tourné vers le prêtre. Une si grande multitude d'anges l'entourait et le servait, que toute la partie de l'église qui était à sa droite, c'est-à-dire au septentrion, en était remplie. Ces bienheureux esprits témoignaient une grande joie de parcourir ces lieux bénis, dans lesquels leurs concitoyens avaient si souvent offert leurs prières à Dieu. Ces concitoyens étaient la communauté (1). A la gauche du Seigneur, vers le midi, se tenait un seul chœur d'anges, suivi d'un chœur d'apôtres. Venaient ensuite un chœur de martyrs, un chœur de confesseurs et enfin un chœur de vierges. Tandis qu'elle admirait ces merveilles et se rappelait que, d'après les saintes Écritures, la pureté nous rapproche de Dieu (Sag, vi 20), il lui fut donné de contempler une lumière spéciale, blanche comme la neige, qui resplendissait entre le Seigneur et le chœur des vierges, et semblait unir ces dernières à leur Époux par une très douce tendresse, et par les charmes joyeux de la divine familiarité. Elle vit aussi des rayons lumineux se diriger sur quelques membres de la communauté et les atteindre directement comme s'il ne se fût trouvé aucun obstacle entre eux et le Seigneur, quoique plusieurs murailles les séparassent de l'église où avait lieu cette vision.

4 - Tandis que celle-ci prenait ses délices en ce que nous venons de décrire, sa sollicitude se porta sur le reste de la communauté et elle dit au Seigneur : "Puisque votre infinie bonté, ô mon Dieu, a répandu sur mon âme l'abondance de ses grâces, que donnez vous aux sœurs qui se livrent en ce moment aux travaux manuels et ne jouissent sans doute pas de semblables douceurs ? - Je répands mon baume sur elles quoiqu'elles paraissent dans un état inconscient de sommeil." Celle-ci rechercha quelle était la vertu du baume, et s'étonna qu'une même récompense fût donnée aux personnes qui pratiquent les exercices spirituels et à celles qui ne les pratiquent pas, car le baume rend les corps incorruptibles et produit également cet effet, qu'on l'applique pendant la veille ou pendant le, sommeil. Elle fut encore éclairée par une comparaison plus intelligible : un homme mange, et tous ses membres prennent de la vigueur, quoique sa bouche seule goûte les mets. De même lorsqu'une grâce spéciale est donnée aux fidèles, elle produit aussitôt une augmentation de mérites chez ceux qui leur sont unis et surtout dans les membres de la même Congrégation, en exceptant ceux dont le cœur renferme de la haine ou de la mauvaise volonté.

5 - Pendant l'intonation du Gloria in excelsis Deo, le Seigneur Jésus, Pontife souverain, exhala vers le ciel pour glorifier son Père un souffle divin semblable à une flamme ardente A ces mots : et in terra pax hominibus bone voluntatis, il dirigea ce même souffle sous forme d'une blanche lumière vers les personnes présentes. Au Sursum corda, le Fils de Dieu se leva et partit aspirer avec une force puissante les désirs de tous les assistants; puis se tournant vers l'orient, entouré de l'innombrable troupe des anges qui le servaient, il tint les mains élevées et offrit à Dieu le Père, par les paroles de la préface, les vœux de tous les fidèles. A l'intonation Agnus Dei, le Seigneur se dressa au milieu de l'autel dans toute sa puissance et sa majesté ; au second Agnus Dei, il répandit les flots de son insondable sagesse dans les âmes des personnes présentes; enfin au troisième Agnus Dei, paraissant se recueillir en lui-même, il offrit à Dieu le Père les vœux et les désirs de tous. Alors il laissa déborder la suavité de son amour, et, de sa bouche sacrée, donna le baiser de paix à tous les saints présents. Il voulut ensuite glorifier le chœur des vierges par un privilège spécial, et après les avoir honorées du baiser de paix, il daigna encore, de ses lèvres bénies, déposer sur leur poitrine le doux baiser de l'amour. De toutes parts il répandit sur l'assemblée des sœurs les flots de sa tendresse et leur adressa ces paroles : "Je suis tout vôtre ; que chacune jouisse de moi au gré de ses désirs." Après cette communion, elle dit : "Bien que mon âme, ô Seigneur, soit rassasié en ce moment d'une ineffable douceur, cependant je trouve qu'en résidant sur l'autel, vous êtes encore trop éloigné de moi ; aussi pendant la bénédiction de cette messe, accordez-moi la grâce de sentir que je vous suis intimement unie". Or le Seigneur daigna lui manifester cette union divine en la pressant contre son Cœur sacré dans une étreinte dont la force égalait la douceur.

1. Allusion su verset du 4° répons de la fête de l'Assomption : Gaudent chori angelorum consortes et concives nostri.

Chapitre XVIII. - Du don de préparation pour recevoir le Corps de Jésus-Christ, et de plusieurs autres choses.

I. -- Dévot exercice envers ce Sacrement.

Elle s'avançait un jour pour recevoir le Sacrement de vie pendant que le chœur chantait l'antienne : Gaude et laetare. A ces mots : Sanctus, Sanctus Sanctus, le sentiment de sa bassesse la pénétra si profondément qu'elle se prosterna en toute humilité, demandant au Seigneur de daigner lui-même préparer son âme à recevoir dignement la nourriture céleste pour la gloire de Dieu et le bien du monde entier. Le Fils de Dieu, très doux ami des âmes, s'inclina vers elle et pendant le second Sanctus imprima sur son âme un baiser plein de suavité en disant : "à ce Sanctus qui m'est adressé, je te donne dans ce baiser divin toute la sainteté de mon Humanité et de ma Divinité, afin qu'elle te serve de préparation et que tu puisses dignement venir à moi".
Le lendemain qui était un dimanche, pendant qu'elle exprimait sa reconnaissance pour une telle faveur, le Fils de Dieu, plus beau que tous les anges, la prît entre ses bras, et comme s'il trouvait sa gloire en elle, la présenta â Dieu le Père dans toute la perfection de sainteté qu'il lui avait donnée. Le Père se complut tellement en cette âme présentée par son Fils, qu'impuissant â contenir son amour, il lui conféra, ainsi que le Saint-Esprit, la perfection qui leur est attribuée par le premier et le troisième Sanctus. Elle reçut donc une bénédiction de sainteté pleine et entière au nom de la Toute-Puissance, de la Sagesse et de la Bonté.

II. -- Le Seigneur lui donne l'assurance qu'il ne se séparera jamais d'elle.

Un autre jour, elle vit que plusieurs de ses sœurs étaient forcées pour diverses raisons de s'abstenir de la sainte communion; elle s'approcha du Seigneur et lui dit d'une âme tonte joyeuse : "Je vous rends grâces, ô Dieu très aimant, de m'avoir placée dans une situation telle que ni mes parents, ni aucun motif ne peuvent m'éloigner de votre divin banquet." Le Seigneur avec sa bonté ordinaire lui répondit : "Tu reconnais que rien ne peut t'éloigner de moi : apprends aussi qu'il n'y a rien au ciel ni sur la terre, pas même la rigueur de mes jugements et de ma justice, qui puisse mettre obstacle aux bienfaits dont je veux te combler pour le bien suprême de mon divin Cœur."
Elle devait une autre fois encore recevoir la sainte Communion, et désirait avec ardeur être dignement préparée par le Seigneur. Il daigna lui dire avec bonté : "Je me revêts de toi pour étendre ma main divine, sans la blesser, vers les pécheurs durs et rebelles. Je te revêts ensuite de moi pour que toutes les âmes dont tu te souviens devant moi dans la prière, et tous ceux que la nature a faits tes semblables deviennent dignes de recevoir mes bienfaits sans nombre."

III. -- Accueil favorable des trois divines Personnes.

Elle devait un matin participer aux saints mystères, et repassait en son esprit les divers bienfaits de Dieu à son égard, lorsqu'elle se souvint du passage du livre des Rois : "Quis ego sum aut quae domus patris mei ? Qui suis-je, et qu'est la maison de mon père ?" (I Rois XVIlI, 18 ). Ne s'arrêtant pas à méditer ces paroles : "Qu'est la maison de mon père", comme si elles regardaient ces gens qui ont vécu en leur temps, selon l'ordre établi par Dieu, elle se considéra elle-même comme une tendre plante placée à proximité du Cœur divin tout brûlant d'amour, afin d'en recevoir la douce influence. Mais presque toute consumée par suite de ses fautes et de ses négligences, elle était prête à tomber en cendres et ressemblait déjà au petit charbon éteint qui gît sur le sol (1). Elle invoqua alors Jésus-Christ le Fils de Dieu, médiateur plein de bonté, et le pria de la purifier et de la présenter à Dieu le Père. Le Seigneur parut l'attirer vers lui par l'influence amoureuse de son Cœur transpercé, la laver dans l'eau qui en découlait, et l'arroser du sang précieux et vivifiant de sa blessure sacrée. Cette opération ralluma le petit charbon. Il se changea bientôt en un arbre verdoyant dont les branches se partageaient en trois comme nous le voyons dans la fleur du lis. Le Fils de Dieu prenant cet arbre, le présenta avec joie et révérence à la très sainte Trinité, qui daigna s'incliner avec grande bienveillance : Dieu le Père en vertu de sa toute-puissance attacha sur les rameaux les plus élevés tous les fruits que cette âme eût produits si elle s'était prêtée complètement aux desseins de la divine. Providence. De même le Fils de Dieu et le Saint-Esprit parurent déposer sur les deux autres branches les fruits de la Sagesse et de l'Amour.
Après avoir reçu le corps du Christ, elle vit son âme sous la forme d'un arbre qui aurait sa racine plantée dans la blessure do sacré côté de Notre-Seigneur, et sentit d'une façon admirable que l'arbre puisait en cette plaie bénie une sève merveilleuse, qui de la racine montait dans les branches, les feuilles et les fruits, pour leur communiquer la vertu de la Divinité et de l'Humanité de Jésus-Christ. Ainsi la très sainte vie du Seigneur prenait en cette âme un nouvel éclat, comme l'or parait plus brillant à travers le cristal. La bienheureuse Trinité et tous les saints ressentirent à cette vue une joie merveilleusement douce. Les saints se levèrent pleins de respect, fléchirent les genoux et présentèrent chacun leurs mérites en forme de couronnes qu'ils suspendirent aux rameaux de l'arbre. Ils voulaient par cet hommage glorifier et louer Celui qui daignait resplendir à travers sa créature et procurer ainsi â tous les saints une nouvelle jouissance.
Celle-ci pria ensuite pour tous ceux qui, au ciel, sur la terre et dans le purgatoire auraient reçu quelque profit de ses bonnes œuvres, si elle ne s'était montrée négligente, et demanda qu'ils eussent part aux biens dont son âme venait d'être enrichie par la divine Bonté. Aussitôt ses œuvres, figurées par les fruits de l'arbre, commencèrent à distiller une précieuse liqueur dont une partie se répandit sur les habitants du ciel et augmenta leurs joies ; une autre partie s'écoula dans le purgatoire pour adoucir les peines des âmes souffrantes ; la troisième s'épancha sur la terre et donna aux justes les consolations de la grâce, aux pécheurs les amertumes salutaires de la pénitence.

1. Voir au Livre 1er, c. x

IV. -- Des avantages de l'assistance à la messe.

Tandis qu'à la sainte messe le prêtre offrait l'hostie sainte, elle présenta à Dieu cette même hostie en réparation de ses péchés et pour suppléer à toutes ses négligences. Il lui fut révélé que son âme, offerte à la majesté divine, avait été agréée avec la même complaisance que Jésus-Christ, splendeur et image du Père, Agneau sans tache, s'immolant à cette même heure sur l'autel pour le salut du monde. Dieu le Père la voyait pure de tout péché et immaculée à travers la très innocente Humanité de Jésus-Christ, et par sa très parfaite Divinité, il la trouvait parée et enrichie de toutes les vertus dont la glorieuse Divinité orna sa très sainte Humanité.
Elle rendit aussitôt grâces au Seigneur qui la comblait de ses bienfaits, et reçut encore cette lumière : toutes les fois qu'une personne assiste à la messe avec dévotion, s'unissant à Jésus-Christ qui s'immole lui-même pour le rachat du monde, Dieu le Père la regarde avec la même complaisance que l'hostie sainte. Cette âme devient alors resplendissante et lumineuse, comme une personne qui, au sortir des ténèbres, se trouve éclairée subitement par les rayons du soleil. Celle-ci demanda alors au Seigneur : "Mais si l'on tombe dans le péché, n'est-on pas aussitôt privé de cette lumière, comme la personne qui fuit la clarté du soleil se trouve plongée dans les ténèbres ? - Non, répondit le Seigneur ; car si celui qui pèche, met pour ainsi dire l'ombre d'un nuage entre lui et ma miséricorde, ma bonté, lui conserve cependant pour la vie éternelle un reste de cette bénédiction qu'il verra croître et se multiplier, chaque fois qu'il s'approchera avec dévotion des saints mystères."

V.-- Combien les péchés de la langue rendent indignes de la communion.

Après avoir reçu la sainte communion, elle pensait à la vigilance qu'il est bon d'avoir pour éviter les péchés de la langue, puisque c'est la bouche qui a l'insigne honneur de recevoir les précieux mystères du Christ. Cette comparaison l'instruisit : Si quelqu'un n'interdit pas à sa bouche les paroles vaines, mensongères, honteuses et médisantes, et s'approche sans regret de la sainte communion, il reçoit le Christ comme on recevrait un hôte en lui jetant des pierres amassées par hasard à l'entrée de la maison, ou en lui assenant un coup de bâton sur la tête.
Que celui qui lira ces lignes considère en versant des larmes de compassion, d'un côté la dureté du cœur humain, de l'autre la bonté d'un Dieu venant avec une si grande bonté sauver les hommes qui le persécutent si cruellement.

VI. -- Comment l'âme doit se revêtir pour recevoir dignement la sainte communion.

Elle se trouvait un jour peu préparée à recevoir la sainte communion, et comme le moment approchait, elle adressa la parole à son âme en ces termes : "Voici déjà l'Époux qui t'appelle; et comment pourras-tu aller au-devant de lui sans être parée des mérites nécessaires à ceux qui veulent le recevoir dignement ?" La pauvreté de son âme la frappant davantage, elle perdit encore plus confiance en elle-même et mit tout son espoir en Dieu : "A quoi me sert d'attendre, dit-elle ? quand j'y emploierais mille années, je ne serais pas encore suffisamment disposée, puisque rien en moi n'a la valeur voulue pour enrichir ma préparation. J'irai au-devant du Seigneur avec humilité et confiance, et lorsqu'il m'apercevra de loin, son puissant amour l'excitera à m'envoyer les biens nécessaires à une âme qui désire le recevoir dignement." C'est avec de tels sentiments qu'elle s'avança vers Dieu, tenant les yeux toujours fixés sur sa bassesse et sa pauvreté.
Mais elle avait à peine fait quelques pas, que le Seigneur lui apparut, la regarda. avec compassion, ou plutôt avec tendresse, et voulut bien lui envoyer son innocence pour qu'elle s'en revêtit comme d'une robe blanche et souple, et son humilité qui lui fait accepter de s'unir à des âmes si indignes, pour s'en faire une tunique violette. L'espérance qui fait désirer au Seigneur les embrassements de l'âme, serait pour celle-ci un ornement de couleur verte ; l'amour dont Dieu se plaît à entourer ses créatures la couvrirait d'un riche manteau d'or ; la joie par laquelle Dieu trouve ses délices dans les âmes, lui formerait une couronne de pierres précieuses. Elle recevrait enfin pour chaussure cette confiance par laquelle le Seigneur s'appuie sur la frêle substance de notre pauvre nature en déclarant qu'il trouve ses délices au milieu des enfants des hommes. Ainsi parée, elle pourrait se présenter à la sainte communion.

VII. -- Avec quel amour le Seigneur se donne dans le Saint-Sacrement.

Après avoir reçu la sainte communion, elle se recueillit et le Seigneur lui apparut sous l'image si connue du pélican qui avec le bec s'ouvre le flanc. Cette image la ravit d'admiration et elle s'écria : "Ô Seigneur, que voulez-vous m'enseigner ?" Le Seigneur répondit : "Je désire que tu considères quel ardent amour presse mon cœur lorsque j'offre aux âmes un don si Précieux : si je pouvais ainsi parler, je préférerais mourir après avoir communiqué un si grand bienfait, plutôt que de le refuser à une âme aimante. Considère aussi de quelle manière admirable ton âme reçoit en ce don le gage de la vie éternelle, comme les petits du pélican reprennent vie dans le sang, qui coule du flanc de leur père."

VIII. -- Excès de la bonté divine dans ce sacrement.

Un prédicateur avait longuement discouru sur les rigueurs de la justice divine, et sa parole avait rempli celle-ci d'une si grande crainte qu'elle n'osait plus approcher des sacrements. Le Seigneur daigna l'encourager par ces paroles : "Si tu ne veux plus voir avec les yeux de l'âme les bontés infinies dont je t'entoure, regarde au moins des yeux du corps dans quel vase étroit je me laisse enfermer pour arriver à nourrir vos âmes ; tu comprendras alors que la rigueur de ma justice est contenue par la douceur de ma miséricorde, miséricorde dont ce sacrement offre au genre humain une preuve si évidente."
Une autre fois et pour les mêmes motifs, la divine Bonté l'invita en ces termes à goûter toute sa douceur : "Regarde la petite forme sous laquelle je me cache pour te nourrir de ma divinité et de mon humanité. Après avoir comparé ses proportions avec celles du corps humain, apprécie ma condescendance, car de même que le corps humain dépasse en dimension mon corps, c'est-à-dire l'espèce du pain qui contient mon corps, ainsi l'amour et la miséricorde m'inclinent dans ce sacrement à laisser l'âme humaine se montrer pour ainsi dire plus puissante que moi.
Comme on lui présentait un jour l'hostie du salut, le Seigneur mauifesta encore par ces paroles l'excès de sa bonté : "As-tu remarqué que pour célébrer le saint sacrifice le prêtre revêt une ample chasuble par révérence pour mon si auguste mystère ? Lorsqu'il distribue le Corps du Christ, l'ornement est relevé sur ses bras (1) et c'est avec la main qu'il distribue le pain céleste. En vérité je regarde avec bonté ce qui se fait pour ma gloire comme les prières, les jeûnes et autres œuvres semblables ; cependant (quoique ceux qui ont moins l'intelligence des choses spirituelles ne puissent le comprendre) j'entoure mes élus d'un amour plus compatissant lorsque, convaincus de leur faiblesse, ils se jugent incapables de m'honorer dignement, et se réfugient dans le sein de ma miséricorde, C'est ce que tu vois figuré par les mains nues et découvertes du prêtre qui me touchent de plus près que ses ornements."

1. Cette manière de faire est indiquée au Cérémonial des évêques, livre II,c. VIII : "L'évêque se revêt de la chasuble et la relève avec soin sur chaque bras pour ne pas être géné dans le fonction sainte."

IX. -- L'humilité est parfois plus agréable à Dieu que la dévotion.

Une autre fois, la cloche qui annonce l'heure de la communion retentissait, le chant de l'antienne était déjà commencé, lorsqu'elle dit au Seigneur : "Voici, ô mon Bien-Aimé, que vous venez à moi ! Mais pourquoi, dans votre puissance, ne m'avez vous pas envoyé ces parures de dévotion qu'il convient de revêtir pour vous recevoir ?" Le Seigneur répondit : "L'époux est plus charmé de voir le cou de son épouse sans ornements que paré de colliers; il aime mieux prendre ses mains dans les siennes que de les voir richement ornées de gants précieux. De même je rencontre souvent plus volontiers dans une âme la vertu d'humilité que la gràce de la dévotion."
Un jour que plusieurs membres du convent n'avaient pas reçu la sainte communion, celle-ci, nourrie des saints mystères, offrait à Dieu de vives actions de grâces : "Vous m'avez invitée à votre banquet sacré, disait-elle, et j'y suis venue en chantant vos louanges." Le Seigneur répondit avec des paroles plus douces que le miel : "Apprends que je te désirais de tout l'amour de mon cœur. Ô Seigneur, dit-elle, quelle gloire et quelle joie reviennent donc à votre Divinité de ce qu'avec mes dents indignes je broie vos sacrements immaculés ?" Le Seigneur répondit : "L'affection que l'on ressent pour un ami fait trouver du charme dans toutes ses paroles ; ainsi mon amour me fait trouver chez mes élus des douceurs qu'ils ne ressentent pas toujours eux-mêmes."

X. -- C'est pour être goûté et non pour être vu que Dieu se donne à l'âme en ce Sacrement.

Un jour que le prêtre distribuait la communion, elle voulut contempler de loin la sainte hostie ; mais le grand nombre de personnes qui se pressaient à la table sainte l'en empêcha. Elle entendit alors le Seigneur l'inviter aimablement par ces mots : "Il convient à ceux qui vivent loin de moi d'ignorer ce mystère d'amour ; si tu veux avoir la joie de le connaître, approche et expérimente, non par la vue, mais par le goût, la douceur de cette manne cachée".

XI. -- Il ne faut pas blâmer ceux qui par respect s'abstiennent de !a communion.

Elle vit un jour une des sœurs s'approcher du sacrement de vie avec des sentiments de crainte exagérés, et s'éloigna ensuite de cette sœur par une sorte de dégoût. Le Seigneur lui en fit une miséricordieuse réprimande : "Ne vois-tu pas, lui dit-il, que le respect et l'honneur ne me sont pas moins dus que la tendresse et l'amour ? Puisque la fragilité humaine est incapable de remplir ce double devoir par un seul et même sentiment, et que vous êtes les membres d'un même corps, il convient que la disposition qui manque à I'un soit compensée par celle de l'autre. Ainsi, par exemple, celui qui est plus touché du sentiment de l'amour s'occupera moins de la révérence qui m'est due ; qu'il se réjouisse donc d'en voir un autre s'attacher au respect, et qu'il désire voir celui-ci obtenir à son tour les consolations de la divine douceur."

XII. -- Le Seigneur veut être servi à nos propres dépens.

Une autre fois elle vit une sœur s'effrayer pour la même raison et pria pour elle. Le Seigneur répondit : "Je voudrais que mes élus ne me jugeassent pas si cruel, mais qu'ils fussent persuadés que je tiens pour bon et très bon qu'ils me servent à leurs dépens. Celui-là, par exemple, sert Dieu à ses dépens qui, privé de la douceur de la dévotion, acquitte cependant les prières, les génuflexions et le reste, en espérant que la Bonté divine acceptera ces offrandes."

XIII. -- Pourquoi est-on souvent privé de la grâce de la dévotion au moment de la communion.

Elle exposait au Seigneur dans l'oraison les plaintes d'une personne qui sentait moins la grâce de la dévotion quand elle devait communier qu'à certains autres jours : "Ce n'est pas un effet du hasard, répondit le Seigneur, mais une disposition providentielle, car si j'accorde la grâce de la dévotion aux jours ordinaires et à des moments imprévus, je force le cœur de l'homme à s'élever vers moi lorsqu'il resterait peut-être plongé dans sa torpeur. Tandis qu'en soustrayant ma grâce aux jours de fête et à l'heure de la communion, mes élus conçoivent de saints désirs ou s'exercent à l'humilité, et leur ardeur et leur contrition avancent plus l'œuvre de leur salut que la grâce de la dévotion ."

XIV. -- Il ne faut pas omettre la communion lorsqu'on a commis des fautes légères.

Elle priait pour une personne qui s'était abstenue de la sainte communion dans la crainte de scandaliser ceux qui l'auraient vue accomplir cet acte. Le Seigneur lui répondit par une comparaison : "Quand on remarque une tache sur ses mains, on les lave aussitôt. Ensuite la tache a non seulement disparu, mais les mains entières sont plus nettes. C'est ce qui arrive parfois à mes élus : je permets qu'il, tombent dans des fautes légères afin que leur repentir et leur humilité les rendent plus agréables à mes yeux. Mais il y en a qui contrarient ce dessein de mon amour, en n'estimant pas la beauté intérieure qui s'acquiert par la pénitence et rend agréable à mes yeux, et en recherchant une rectitude tout extérieure uniquement basée sur le jugement des hommes. Ceci a lieu lorsqu'ils se privent de l'immense grâce qu'apporte la réception de la sainte Eucharistie dans la crainte d'être blâmés par ceux qui ont été témoins de leurs légères fautes et n'ont pas vu le repentir qui les a lavées."

XV. -- Il faut croire que le Seigneur supplée à notre pauvreté, lorsque nous le lui avons demandé.

La voix du Seigneur qui l'invitait au banquet sacré se fit entendre un jour à son âme avec tant de douceur, qu'il lui semblait habiter déjà les palais éternels, prête à s'asseoir dans ce glorieux royaume à la table du Père céleste. Mais la vue de sa misère et de son indignité la rendait anxieuse, et elle cherchait à décliner un si grand honneur. Le Fils de Dieu vint alors au-devant d'elle et la tira à l'écart afin de la préparer lui-même : il lui lava les mains pour figurer la rémission des péchés qu'il lui accordait par les saintes douleurs de sa Passion. Se dépouillant ensuite des ornements qu'il portait, colliers, bracelets et anneaux, il en revêtit son épouse et l'invita à s'avancer avec gravité dans la beauté de ses parures, et à ne pas courir comme une insensée qui n'aurait pas la dignité convenable, et s'attirerait le mépris plutôt que le respect et l'honneur. Elle comprit que ceux qui marchent comme des insensés en portant les ornements du Seigneur sont ceux qui, après avoir considéré leur imperfection, demandent au Fils de Dieu de secourir leur misère; mais lorsqu'ils ont reçu ce bienfait, ils demeurent aussi craintifs qu'auparavant, parce qu'ils n'ont pas une confiance absolue dans les parfaites satisfactions que le Seigneur a offertes pour eux.

XVI. -- Grâces accordées comme conséquence de la digne réception du corps de Jésus-Christ.

Un autre jour, après avoir communié, elle offrit à Dieu le corps du Seigneur pour le soulagement des âmes du purgatoire, et reconnut que cette oblation avait considérablement allégé leurs peines. Dans son admiration elle s'écria : "Ô mon très doux Seigneur, je dois confesser, pour votre plus grande gloire, que, malgré mon indignité, vous daignez sans cesse m'honorer de votre présence et même fixer votre demeure en mon âme ! D'où vient que la réception de votre corps sacré n'a pas toujours l'heureux effet que vous m'avez permis de constater aujourd'hui ?" Le Seigneur répondit : "Un roi dans son palais n'est pas accessible à tous ; mais lorsque, attiré par son amour pour la reine, il descend dans la cité pour visiter son épouse, tous les habitants de la ville jouissent alors largement de la magnificence et de la libéralité royales et reçoivent avec joie ses bienfaits. De même, lorsque je cède à la douce bonté de mon Cœur, et que je m'abaisse dans le Sacrement de vie vers une âme exempte de faute mortelle, tous ceux qui habitent le ciel, la terre et le purgatoire en reçoivent d'inestimables bienfaits."

XVII. -- Que par la sainte communion nous pouvons obtenir le soulagement des âmes du purgatoire.

Un jour où elle devait communier, elle éprouva un grand désir de se plonger dans la vallée de son humilité, et de s'y cacher profondément pour honorer l'ineffable condescendance du Seigneur, qui nourrit ses élus de son corps et de son sang précieux. Elle comprit alors le sublime abaissement du Fils de Dieu lorsqu'il descendit dans les limbes pour en délivrer les captifs. Tandis qu'elle faisait effort pour s'unir à cette humiliation, elle se trouva comme plongée dans les abîmes du purgatoire. Là, s'abaissant de plus en plus, elle comprit ces paroles que lui adressait le Seigneur : "Par la réception du Sacrement de vie, je t'attirerai à moi de telle sorte que tu entraîneras avec toi toutes les âmes auxquelles parviendra l'incomparable parfum des saints désirs, qui s'échappe de tes vêtements en si grande abondance."
Après avoir reçu cette promesse, elle s'approcha de la table sainte et pria le Seigneur de lui accorder autant d'âmes du purgatoire que l'hostie formerait de parcelles dans sa bouche (1). Pour cela elle chercha à la diviser en plusieurs fragments. Le Seigneur lui dit : "Afin de te faire comprendre que mes miséricordes surpassent toutes mes œuvres, et que nulle créature ne peut épuiser l'abîme de ma bonté, voici que, par le mérite de ce Sacrement de vie, je suis disposé à t'accorder beaucoup plus que ne demandait ta prière."

1. Cette mastication des saintes espèces prouve que l'usage des hosties, larges et épaisses, qui avait disparu en général, existait encore dans ce monastère. On en voit aussi des traces en d'autres lieux.

XVIII. -- Merveilleuse union avec le Seigneur au moyen d'une hostie consacrée.

Un jour elle devait communier et s'humiliait encore plus profondément que de coutume à la vue de son indignité. Elle pria le Seigneur de recevoir pour elle l'hostie sainte en sa propre personne, de se l'incorporer, et de permettre ensuite que par le souffle divin, elle en aspirât à chaque heure une certaine vertu, dans la mesure qu'il trouverait convenir à sa faiblesse. Elle se reposa ensuite quelque temps sur le sein du Seigneur, comme enveloppée de ses bras divins, et placée de telle sorte que son côté gauche semblait appliqué au sacré côté droit du Seigneur. Or, peu après, s'étant levée, elle vit que son côté gauche avait pris comme l'empreinte vermeille d'une cicatrice sanglante, au contact de la blessure amoureuse du Christ. Comme elle allait à la sainte communion, le Seigneur parut recevoir dans sa bouche divine la sainte hostie, laquelle, traversant sa poitrine, sortit par la plaie de son côté et resta fixée sur cette plaie vivifiante. Il dit à son épouse : "Cette hostie nous unira de manière qu'un de ses côtés couvrira ta blessure, et l'autre côté la mienne. Chaque jour tu toucheras cette hostie, tu la toucheras avec toute ta dévotion en méditant l'hymne Jesu nostra Redemptio (1). Il lui dit ensuite de prolonger chaque jour sa prière, afin d'accroître son désir du divin Sacrement ; elle devrait pour cela réciter cette hymne une fois le premier jour, deux fois le suivant, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle communiât de nouveau.

1. Hymne de la fête de l'Ascension

Chapitre XIX. - Ce qui lui est montré sur la manière de prier et de saluer la Mère de Dieu.

1 - A l'heure de l'oraison, elle pria le Seigneur d'appliquer son attention au sujet qu'il voudrait bien lui indiquer, et il répondit : "Tiens-toi près de ma Mère qui est assise à côté de moi et exalte-la par tes louanges." Alors elle salua la Reine du ciel par ce verset : "Paradisus voluptatis, Paradis de délices", etc. Elle la félicita d'avoir été la très agréable habitation de la sagesse infinie de Dieu, laquelle, prenant de toute éternité ses délices dans le sein du Père et connaissant toute créature, avait daigné la choisir pour demeure. Elle pria la Mère de Dieu de lui donner un cœur orné de si agréables vertus, que Dieu pût aussi l'habiter avec délices. La bienheureuse Vierge parut s'incliner pour planter dans le cœur de celle qui la priait la rose de la charité, le lis de la chasteté, la violette de l'humilité, le tournesol de l'obéissance et d'autres fleurs encore. Celle-ci comprit alors que la Mère de Dieu est toujours prête à exaucer les prières de ceux qui l'invoquent.

2 - Elle chanta ensuite le verset : "Gaude morum disciplina : Réjouissez-vous, règle des mœurs", etc., pour la louer de ce qu'elle elle avait régi l'ensemble de ses affections, de ses désirs et de ses sens, avec tant de soin qu'elle pouvait offrir un hommage et un service parfaits à l'Hôte divin qui habitait en elle. Comme elle exprimait le désir de partager la même faveur, la Vierge Mère parut lui envoyer ses propres affections sous la forme de jeunes vierges, et leur commanda de s'adjoindre aux affections de l'âme qui la priait, pour les exciter par cette union à bien servir le Seigneur et à réparer au besoin leurs défectuosités. La bienheureuse Vierge montrait encore ici combien elle est prompte à exaucer nos demandes.

3 - Il y eut ensuite un moment de silence, et celle-ci dit au Seigneur : "Ô mon frère, puisque vous vous êtes incarné pour secourir notre misère, daignez offrir maintenant à votre bienheureuse Mère des hommages qui réparent la pauvreté de mes louanges." A ces mots, le Fils de Dieu se leva, fléchit le genou devant sa Mère et, par une inclination de tête, la salua avec tant de respect et de tendresse qu'elle dut agréer avec bonté un hommage dont son Fils très aimant réparait ainsi l'imperfection.

4 - Le lendemain à l'heure de la prière, la Vierge Marie lui apparut sous la forme d'un lis magnifique éclatant de blancheur. Ce lis était composé de trois feuilles, dont l'une, droite, s'élevait au milieu et les deux autres étaient recourbées de chaque côté. Elle comprit par cette vision que la bienheureuse Mère de Dieu est appelée à bon droit "Lis blanc de la Trinité", car elle a participé plus que toute créature aux vertus divines et ne les a jamais souillées par la moindre poussière du péché. La feuille droite représentait la toute-puissance du Père, et les deux feuillas inclinées figuraient la sagesse du Fils et la bonté du Saint-Esprit, vertus que la bienheureuse Vierge possédait à un degré éminent.

5 - La Mère de miséricorde dit encore que celui qui la proclamerait Lis blanc de la Trinité, Rose éclatante qui embellit le ciel, expérimenterait le pouvoir que la toute-puissance du Père lui a communiqué comme Mère de Dieu ; il admirerait les ingénieuses miséricordes que la sagesse du Fils lui a inspirées pour le salut des hommes ; il contemplerait enfin l'ardente charité allumée dans son cœur par l'Esprit-Saint. "A l'heure de sa mort, ajouta la bienheureuse Vierge, je me montrerai à lui dans l'éclat d'une si grande beauté que ma vue le consolera et lui communiquera les joies célestes."

6 - Depuis ce jour, celle-ci résolut de saluer la Vierge Marie ou les images qui la représentent par ce, mots : "Salut, ô blanc Lis de la Trinité resplendissante et toujours tranquille ! Salut, ô Rose de beauté céleste ! C'est de vous que le Roi des cieux a voulu naître ; c'est de votre lait qu'il a voulu être nourri ; daignez aussi nourrir nos âmes des divines influences. (1)"

1. Ave, candidum lilium fulgide semperque tranquillae Trinitatis rosaque prae fulgida caelicae amœnitatis de qua nasci, et de cujus lacte pasci Rex caelorum voluit, divinis influxionibus animas nostra pasce.

Chapitre XX. - De l'amour spécial qu'elle avait pour Dieu, et d'une salutation à la Bienheureuse Vierge.

Elle avait la coutume (qui existe du reste entre ceux qui s'aiment) de reporter tout ce qui lui paraissait beau et agréable vers son Bien-Aimé. Aussi, lorsqu'elle entendait lire ou chanter en l'honneur de la bienheureuse Vierge et des autres saints des paroles qui excitaient son affection, c'était vers le Roi des rois, son Seigneur choisi entre tous et uniquement aimé, plutôt que vers les saints dont on faisait mémoire, qu'elle dirigeait les élans de son cœur. Il arriva, en la solennité de l'Annonciation, que le prédicateur se plut à exalter la Reine du ciel et ne fit pas mention de l'incarnation du Verbe, œuvre de notre salut. Celle-ci en éprouva de la peine et, passant après le sermon devant l'autel de la Mère de Dieu, elle ne ressentit pas, en la saluant, la même tendresse douce et profonde mais son amour se porta par contre avec plus de force vers Jésus, le fruit béni du sein de la Vierge. Comme elle craignait d'avoir encouru la disgrâce d'une si puissante Reine, le Consolateur plein de bonté dissipa doucement son inquiétude : "Ne crains rien, ô ma bien-aimée, dit-il, car il est très agréable à ma Mère qu'en chantant ses louanges et sa gloire, tu diriges vers moi ton attention. Cependant, puisque ta conscience te le reproche, aie soin, lorsque tu passeras devant l'autel, de saluer dévotement l'image de ma Mère immaculée et de ne pas saluer mon image. - Ô mon Seigneur et unique Bien, s'écria-t-elle, jamais mon âme ne pourra consentir à délaisser Celui qui est son salut et sa vie pour diriger ailleurs ses affections et son respect." Le Seigneur lui dit avec tendresse : "Ô ma bien-aimée, suis mon conseil ; et chaque fois que tu auras paru me délaisser pour saluer ma Mère, je te récompenserai comme si tu avais accompli un acte de cette haute perfection par laquelle un cœur fidèle n'hésite pas à m'abandonner, moi qui suis le centuple des centuples, afin de me glorifier davantage".

Chapitre XXI. - Repos du Seigneur.

1 - Le Seigneur lui apparut dans un jardin tout rempli de fleurs et de verdure, le premier dimanche après la fête de la sainte Trinité. Il semblait prendre son repos à l'heure de midi, assis sur son trône royal, comme s'il s'était doucement endormi, enivré par le vin de l'amour.

2 - Elle se prosterna aussitôt à ses pieds, les baisa à plusieurs reprises et, selon sa coutume, prodigua à son Bien-Aimé toutes les marques de sa tendresse. Cependant trois jours se passèrent sans quelle pût jouir de lui selon sa coutume. Le quatrième jour pendant la sainte messe, ne pouvant supporter davantage cette longue attente, elle quitta les pieds du Seigneur, et dans l'ardeur de sa tendresse s'élança sur son sein, s'efforçant d'interrompre le sommeil de son Bien-Aimé.

3 - Le Seigneur s'éveilla bientôt, et, cédant enfin à de si douces instances, il enlaça de ses bras cette fidèle épouse, la pressa fortement sur sa poitrine sacrée en disant ces paroles : "Voici que je possède ce que j'ai désiré. Le renard qui guette une proie s'étend par terre pour faire le mort, et si les oiseaux trompés volent autour de lui et tentent de le déchirer, il les saisit d'un bond. De même, tout brûlant d'amour pour toi, j'ai usé d'une ruse semblable afin de te posséder tout entière au moment où tu t'élancerais vers moi."

Chapitre XXII. - Comment la maladie peut amender les défauts.

1 - A une époque où son état de faiblesse l'empêchait de suivre toute la règle, elle s'était assise pour assister aux vêpres. Le cœur rempli tout à la fois de désir et de tristesse, elle dit au Seigneur : "Ô mon doux Sauveur, ne vous glorifierais-je pas davantage si j'étais maintenant au chœur avec mes sœurs, vaquant à la psalmodie et à la prière, assidue le reste du jour aux exercices de la vie régulière, plutôt que d'être réduite à une pénible inaction à cause de ma faiblesse ?" Le Seigneur répondit : "Est-ce que l'époux trouve moins de délices en son épouse lorsqu'il s'est retiré dans la chambre nuptiale pour goûter avec elle un doux repos et jouir de ses chastes baisers, qu'il ne reçoit de gloire lorsqu'elle parait aux yeux du monde dans tout l'éclat de sa beauté ?"

2 - Celle-ci comprit alors que l'âme marche en public, revêtue de ses parures, lorsqu'elle s'adonne aux bonnes œuvres afin de procurer la gloire de Dieu ; et qu'elle se repose avec l'Époux dans la chambre nuptiale quand les infirmités du corps lui interdisent ces occupations extérieures. Privée des jouissances du dehors, elle s'abandonne entièrement à la divine volonté et le Seigneur met plus ses complaisances dans une âme qui trouve en elle-même moins de satisfaction et de vaine gloire.

Chapitre XXIII. - D'une triple bénédiction.

1 - Elle assistait un jour à la messe avec toute la dévotion possible. Lorsqu'on arriva au Kyrie eleison, l'ange que Dieu lui avait donné pour gardien la prit entre ses bras comme un petit enfant et la présenta à Dieu le Père afin qu'il la bénît, disant : "Ô Père tout puissant, bénissez votre petite fille" Dieu le Père tardait à répondre, comme s'il eût trouvé peu digne de lui de bénir une si faible créature ; et celle-ci, toute couverte de confusion, se prit à considérer sa misère et son néant. Mais le Fils de Dieu se leva et la couvrit des mérites de sa très sainte vie. Elle se trouva donc parée de riches vêtements et parvenue à l'âge parfait du Christ (Ephes., IV, 13). Dieu le Père s'inclina alors vers elle avec bonté, et il lui donna une triple bénédiction, en même temps qu'une triple rémission de tous les péchés de pensées, de paroles et d'actions, par lesquels elle avait offensé sa toute-puissance. En action de grâces pour un si grand bienfait, elle présenta à Dieu le Père cette vie toute pure du Christ dont elle avait été revêtue. Aussitôt les pierres précieuses qui ornaient sa robe, s'entrechoquant l'une l'autre, rendirent les sons les plus doux et les plus harmonieux à la gloire éternelle du Père. Nous en pouvons conclure à quel point ce Père plein de bonté a pour agréable l'offrande de la très sainte vie de son Fils.

2 - Ensuite son ange gardien la présenta au Fils de la même manière et il dit : "Ô Fils du Roi éternel, bénissez celle qui est votre saint." Après qu'elle eut reçu une triple bénédiction pour la rémission des péchés qu'elle avait commis contre la Sagesse divine, l'ange la présenta en troisième lieu au Saint-Esprit par ces mots : "Bénissez, ô ami des hommes, celle qui est votre épouse." Elle en reçut aussi une triple bénédiction qui effaça les péchés par lesquels elle avait offensé la Bonté divine. Celui qui le désirera pourra méditer sur ces neuf bénédictions pendant le chant du Kyrie eleison.

Chapitre XXIV. - Effet de l'attention à la psalmodie.

1 - Un jour qu'elle s'efforçait de chanter le plus dévotement possible les heures canoniales en l'honneur de Dieu et du saint dont on célébrait la fête, elle vit les paroles de la divine louange s'élancer de son cœur vers le Cœur de Jésus sous la forme d'une lance aiguë qui le pénétrait profondément et lui procurait d'ineffables délices.

2 - De la pointe de la lance s'échappaient des rayons lumineux semblables à de brillantes étoiles. Ces rayons se dirigeaient sur chacun des saints, et les enrichissaient d'un nouveau reflet de gloire; mais le bienheureux dont on célébrait la fête paraissait revêtu d'une splendeur plus merveilleuse. La partie inférieure de la lance laissait couler en abondance une pluie bienfaisante, qui procurait aux hommes une augmentation de grâce et donnait aux âmes du purgatoire un rafraîchissement salutaire.

Chapitre XXV. - Service rendu à l'âme par le Cœur divin.

Une autre fois elle s'efforça d'apporter à chaque mot et à chaque note de l'office divin la plus grande attention ; mais, voyant sa bonne volonté contrariée par la faiblesse de la nature, elle se dit avec tristesse : "Quel fruit retirerai-je d'un labeur où je montre tant d'inconstance ?" Le Seigneur, ne pouvant souffrir qu'elle se désolât, lui présente de ses propres mains son Cœur divin semblable à une lampe ardente, en lui disant : "Voici que j'offre aux yeux de ton âme mon Cœur sacré, organe de l'adorable Trinité, afin que tu le pries de réparer l'imperfection de ta vie et de te rendre parfaitement agréable à mes yeux. Car de même qu'un fidèle serviteur se tient toujours prêt à exécuter la volonté de son maître, ainsi mon Cœur sera désormais à ta disposition pour réparer à chaque heure tes négligences." Celle condescendante bonté du Seigneur la remplit d'étonnement et d'admiration. En effet, elle ne pouvait comprendre que le Cœur du Sauveur, trésor sacré de la Divinité, et source de tous les biens, daignât, comme un serviteur aux ordres de son maître, se tenir prêt à réparer les faiblesses d'une aussi chétive créature. Mais le Seigneur plein de bonté eut pitié de sa pusillanimité et l'encouragea par cette comparaison : "Si tu avais, dit-il, une voix sonore et agréable, et si tu aimais à chanter, tandis que près de toi se trouverait une personne ayant la voix lourde et discordante à ce point, qu'après de grands efforts elle arriverait à peine à produire quelque, sons, ne serais-tu pas indignée qu'elle voulût exécuter elle-même une mélodie que tu pourrais rendre avec tant de facilité et de charme ? De même, mon Cœur sacré, qui connaît la fragilité et l'instabilité humaines, attend et désire que tu l'invites, soit par tes paroles, soit même par un signe, à accomplir et à parfaire avec toi les actes de ta vie ; et comme il est doué d'une puissance infinie, que, de plus, son insondable sagesse connaît toutes choses, de même aussi par suite de la douceur et de la bonté qui lui sont naturelles, il désire te rendre ce service avec une joie pleine d'amour."

Chapitre XXVI. - De l'abondance des grâces que le Cœur divin répand dans l'âme.

1 - Dans les jours qui suivirent, tandis qu'elle pensait avec reconnaissance à la richesse de ce don magnifique, elle eut grand désir de savoir combien de temps le Seigneur le lui conserverait. Il daigna répondre : "Aussi longtemps qu'il te plaira de le garder, tu n'auras jamais à en déplorer la perte. - Mais, ô Dieu qui opérez tant de merveilles, dit-elle, comment se fait-il que parfois je considère votre Cœur sacré comme une lampe ardente suspendue au milieu de mon cœur, si vil, hélas ! et si indigne ; et d'autres fois, lorsque, par le secours de votre grâce, il m'est donné d'approcher de vous, j'ai la joie de retrouver ce divin Cœur en votre sein et de puiser en lui d'ineffables délices ?" Le Seigneur répondit : "Lorsque tu veux saisir quelque chose, tu étends la main, et tu la retires à toi aussitôt que tu possèdes l'objet de tes convoitises ; de la même façon, quand je vois ton âme tant soit peu détournée de moi par les choses extérieures, je dirige vers elle mon Cœur divin tout languissant d'amour. Si tu réponds à mes tendres avances et si tu consens à te recueillir et à me contempler dans l'intime de ton être, alors je te retire à moi avec ce Cœur sacré et je t'offre en lui la jouissance de toutes les perfections."

2 - Celle-ci fut pénétrée d'amour et de reconnaissance à la vue de cette bonté toute gratuite de Dieu. Elle considéra d'autre part que sa profonde indignité et ses nombreuses imperfections la rendaient indigne de toute grâce, et descendit avec un grand mépris d'elle-même dans cette profonde vallée de l'humilité qui lui était si familière. Après qu'elle s'y fut tenue quelque temps dérobée, pour ainsi dire, à tous les regards, le Dieu tout-puissant qui habite au plus haut des cieux, et trouve également ses délices à répandre sur les humbles la rosée de sa grâce, parut faire sortir de son cœur sacré un tuyau d'or qui, semblable à une lampe ardente, illumina cette âme abîmée dans son néant. Par ce canal mystérieux, il faisait découler sur elle toute l'affluence admirable de ses grâces : si, par exemple, elle s'humiliait à la vue de ses fautes, le Seigneur, rempli de pitié, versait aussitôt dans son âme la sève féconde, des vertus qui détruisait toutes ses imperfections et n'en laissait plus apparaître les traces aux yeux mêmes de la divine Majesté. D'autres fois, si elle ambitionnait un don particulier ou ces douces et agréables faveurs que le cœur humain peut désirer, au même instant tous ces bienfaits étaient répandus en son âme par ce canal admirable dont nous avons parlé.

3 - Celle-ci jouissait depuis quelque temps déjà de la suavité de ces délices, et par la grâce de Dieu elle semblait avoir atteint la plus haute perfection, se montrant enrichie de toutes les vertus (non vraiment des siennes, mais bien des vertus de son Seigneur), lors qu'elle entendit, par l'oreille du cœur, une voix harmonieuse qui résonnait comme la suave mélodie d'une harpe touchée par un maître habile, et disait "Veni mea ad me : Toi qui es mienne, viens à moi. Intra meum in me : Toi qui es mienne, viens en moi. - Mane meus mecum : Toi qui es mon bien, reste avec moi." Son aimable Seigneur daigna lui donner l'explication de ce chant : "Veni mea ad me, parce que je t'aime et désire toujours te voir auprès de moi ainsi qu'une épouse fidèle, c'est pourquoi je t'ai dit : Veni. Intra meum in me, parce que je prends mes délices en ton âme; et comme le fiancé attend avec ardeur le jour des noces qui mettra le comble â la joie de son cœur, ainsi je désire qu'à ton tour tu entres et habites en moi. Mane meus mecum : puisque je t'ai choisie, moi qui suis le Dieu d'amour, je désire demeurer avec toi dans une union indissoluble; union semblable à celle qui existe entre le corps et l'âme, et fait que l'homme ne saurait subsister un instant après que l'âme a quitté son enveloppe mortelle."

4 - Tant que dura le charme d'un si sublime entretien, celle-ci fut attirée vers le Cœur du Seigneur d'une façon merveilleuse par ce mystérieux canal dont nous avons parlé, et se trouva bientôt introduite dans le sein de son Époux et de son Dieu. En cet asile sacré ce qu'elle a senti, ce qu'elle a vu, ce qu'elle a entendu, goûté et touché du Verbe de vie, elle seule le sait, et Celui qui daigna l'admettre à une union si sublime, Jésus, l'Époux des âmes aimantes, qui est le Dieu béni en tous les siècles et par-dessus tout.

Chapitre XXVII. - De la sépulture du Seigneur dans l'âme.

1 - Un Vendredi saint, après la récitation de l'office, on célébrait l'ensevelissement du Seigneur. Celle-ci pria ce divin Sauveur de vouloir bien s'ensevelir en son âme comme dans une perpétuelle demeure. Il daigna l'exaucer et lui dire avec bonté : "Moi, qui suis appelé pierre, je serai cette pierre posée à l'entrée de tous tes sens; pour garde je placerai là des soldats, c'est-à-dire mes affections qui désormais préserveront ton cœur de toute affection étrangère, et travailleront à procurer mon éternelle gloire en toi dans la mesure de ma grâce."

2 - Quelque temps après, elle craignit d'avoir jugé trop sévèrement les actes de quelqu'un, et, toute pénétrée de regret, s'en vint dire au Seigneur : "Ô mon Dieu, vous aviez placé des gardes â l'entrée de mon cœur, mais, hélas! je crains qu'ils ne se soient éloignés, puisque j'ai jugé si durement la conduite de mon prochain !"Le Seigneur lui dit : "Comment peux-tu croire qu'ils se soient éloignés, puisqu'en ce moment même tu éprouves leur assistance ? En effet, si tu n'adhérais pas à moi de tout ton cœur, tu n'éprouverais pas tant de regret de m'avoir déplu."

Chapitre XXVIII. - Le Cœur du Seigneur est le cloître de l'âme.

On chantait à vêpres ces paroles : Vidi aquam egredientem de templo, et le Seigneur lui dit : "Dirige-toi vers mon Cœur, il sera vraiment ton temple. De plus, choisis dans les diverses parties de mon corps d'autres demeures où tu puisses mener la vie régulière, car je veux désormais que mon corps sacré soit le cloître où tu habites." Elle répondit : "Ô Seigneur! quelle demeure chercherais-je ? J'ai trouvé une telle abondance de douceurs dans ce Cœur sacré que vous daignez appeler mon temple, qu'il m'est impossible de quérir hors de lui la nourriture et le repos nécessaires à l'entretien de la vie." Le Seigneur lui dit : "Si tu le désires, tu trouveras en effet ces deux biens dans mon cœur, car tu as pu lire de certains de mes saints, comme de mon serviteur Dominique (1) par exemple, qu'ils ne s'éloignaient pas du temple, mais qu'ils y mangeaient parfois et y dormaient. Empresse-toi cependant de choisir dans mon corps les lieux où tu mèneras ta vie claustrale." Pour obéir aux ordres de Dieu, elle résolut d'établir son promenoir dans les pieds du Seigneur ; dans ses mains sacrées, le lieu de son travail ; sa bouche divine lui servirait de salle de chapitre et de parloir ; par ses yeux bénis, elle lirait et étudierait ; ses oreilles enfin seraient le tribunal où elle déclarerait ses péchés. Le Seigneur l'invita à monter après chaque faute vers ce tribunal sacré comme par cinq degrés d'humilité qu'elle trouverait indiqués en ces cinq mots : "Moi, vile, pécheresse, pauvre, mauvaise, indigne, j'accours à cet abîme débordant de la miséricorde infinie afin d'être lavée de toute tache et purifiée de tout péché. Ainsi soit-il."

1. "Souvent le bienheureux Dominique passait des nuits entières dans les église. Il en avait coutume à ce point qu'à peine l'a-t-on vu faire usage d'un lit pour son repos. Lorsque par excès de fatigue il était obligé de céder au sommeil, il s'endormait quelque instants, soit devant l'autel, soit ailleurs, reposant parfois la tête sur quelque pierre comme un autre Jacob. Après quoi il reprenait ses veilles. (Vie de saint Dominique par le B. Jourdain de Saxe, C. IV.)

Chapitre XXIX. - Etreinte et salut du Seigneur.

1 - Celle-ci repassait en son esprit plusieurs circonstances où elle avait expérimenté la fragilité et l'inconstance humaines ; se tournant ensuite vers le Seigneur : M'attacher à vous seul, ô mon Bien-Aimé, dit-elle, c'est là tout mon bien (1). Le Seigneur, s'inclinant, la serra dans ses bras avec tendresse : "Et m'attacher à toi, ma bien-aimée, répondit-il, m'est extrêmement doux." A peine eut-il prononcé ces mots que tous les saints se levèrent devant le trône de Dieu et offrirent leurs mérites au Seigneur, afin que pour sa plus grande gloire il daignât les communiquer à cette âme qui deviendrait ainsi une demeure digne du Très-Haut.

2 - Elle vit alors avec quelle promptitude le Seigneur daigne s'incliner vers nous, et combien les saints désirent l'honneur de Dieu, puisqu'ils offrent leurs mérites pour suppléer à l'indigence des hommes. Aussi, comme elle s'écriait, dans toute l'ardeur de son âme : "Moi, petite et vile créature, je vous salue, ô très aimé Seigneur", elle reçut cette ineffable réponse : "A mon tour je te salue, ô ma très aimée !"Il lui fut donné de comprendre que si une âme dit à Dieu : Mon Bien-Aimé, mon très doux, mon très aimé Seigneur, ou autres paroles de ce genre, à chaque fois elle recevra ici-bas la même réponse, et elle jouira au ciel d'un privilège spécial, analogue à celui de Jean l'Évangéliste, qui obtint sur la terre une gloire particulière parce qu'il était appelé "discipulus quem diligebat Jesus : le disciple que Jésus aimait". (S. Jean, xxi, 7.)

1. Allusion au verset 28° du Ps.LXXII : Mihi adhœrere Deo bonum est.

Chapitre XXX. - Du mérite de la volonté de l'offrande du cœur avec d'autres instructions données à son entendement au sujet des paroles de l'Office Divin.

I. -- Bonne volonté.

Pendant la messe Veni et Ostende(1) : Venez et Voyez, le Seigneur lui apparut rempli des douceurs de la grâce divine et répandant autour de sa personne une influence céleste et vivifiante. Il descendait du trône sublime de sa gloire, comme pour déverser avec plus d'abondance sur les âmes le torrent de ses grâces, en la fête de sa bienheureuse Nativité. Elle pria alors pour les personnes qui lui étaient recommandées et pour qui elle désirait obtenir de nombreuses faveurs. Le Seigneur lui dit : "J'ai donné à chaque âme un tuyau d'or d'une telle vertu qu'elle peut, par ce moyen, puiser dans les profondeurs de mon Cœur sacré tout ce qu' elle désire." Celle-ci comprit que ce mystérieux conduit signifiait la bonne volonté avec laquelle l'homme peut s'approprier toutes les richesses spirituelles du ciel et de la terre. Veut-il, par exemple, offrir à Dieu les louanges, les actions de grâces, l'obéissance et la fidélité dont quelques saints nous ont donné l'exemple, aussitôt la divine bonté accepte cette intention comme un fait accompli. Ce tuyau admirable se trouve enrichi d'un or précieux quand l'homme remercie Dieu de lui avoir donné cette noble faculté de la volonté, qui lui sert à acquérir plus de mérites que le monde entier n'en obtiendrait en y employant toutes ses forces. Elle comprit ensuite que toutes les sœurs de la communauté entouraient le Seigneur, et chacune, munie de ce mystérieux tuyau, attirait à elle la grâce divine, selon la mesure de ses forces : tandis que certaines la puisaient directement dans les profondeurs du Cœur divin; d'autres la recevaient s'écoutant des mains du Seigneur. Mais plus elles s'éloignaient du Cœur, plus elles avaient de peine à obtenir ce qu'elles désiraient. Au contraire, si elles s'efforçaient d'aspirer au centre de ce Cœur sacré, elles s'abreuvaient avec facilité, douceur et abondance. Celles qui puisaient directement au Cœur figuraient les âmes qui se soumettent à la volonté de Dieu et souhaitent que cet adorable vouloir s'accomplisse parfaitement à leur égard, dans l'ordre temporel comme dans l'ordre spirituel. Ces âmes touchent si profondément l'infinie bonté de Dieu, qu'à l'heure finie, elles reçoivent la grâce divine avec d'autant plus d'abondance qu'elles ont désiré davantage l'accomplissement de cette très aimable volonté. Les autres, qui puisaient la grâce dans les membres du Seigneur, figuraient les âmes qui s'efforcent d'obtenir de Dieu les dons et les vertus, en suivant l'attrait de leurs désirs personnels et de leur volonté propre. Elles obtiennent d'autant plus difficilement ce qu'elles désirent, qu'elles s'abandonnent moins à la divine Providence.

1. Introït du samedi des quatre-temps de l'Avent.

II. -- Parfaite offrande du cœur à Dieu.

Elle adressa un jour cette prière au Seigneur : "Ô mon Dieu, dans la plénitude de ma volonté, je vous offre mon cœur détaché de toute créature. Je vous prie de le laver dans l'eau très efficace qui s'écoule de votre sacré côté, afin qu'enrichi par le précieux sang de votre très doux Cœur il puisse s'unir entièrement à vous dans les suaves parfums de votre ineffable amour." Le Fils de Dieu apparut alors offrant à Dieu le Père le cœur de son épouse uni à son Cœur divin sous la figure d'un calice formé de deus parties qui auraient été jointes ensemble par de la cire. A cette vue elle dit au Seigneur avec une humble dévotion : "Faites, ô Dieu très aimant, que mon cœur soit toujours prés de vous comme ces flacons portés par les serviteurs pour rafraîchir leurs maîtres ; que de même vous l'ayez toujours à votre portée pour le remplir ou y puiser à l'heure où vous le voudrez et pour telle personne qu'il vous plaira." Le Fils de Dieu accepta cette offrande avec bonté et dit à son Père : "Ô Père saint, que pour votre éternelle louange le cœur de cette créature soit l'heureux intermédiaire qui répande sur le monde la source intarissable des bienfaits renfermés dans mon Cœur sacré." Comme dans la suite celle-ci renouvelait souvent cette offrande, elle voyait son cœur tout rempli des dons célestes, et par les mille louanges et actions de grâces qui en jaillissaient, les élus du ciel recevaient une augmentation de joie. D'autres fois il contribuait davantage à l'avancement de ceux qui étaient encore sur la terre, comme nous le verrons plus tard. Car elle comprit aussi que Dieu aurait pour agréable qu'elle fît écrire tout ceci pour le bien de plusieurs.

III.-- Honneur rendu à Dieu. Efficacité de la miséricorde divine.

Au temps de l'Avent, comme on chantait le répons "Ecce venit Dominus protector noster, sanctus Israel (1) : Voici que vient le Seigneur notre protecteur, le saint d'Israël", elle comprit que si une âme abandonne complètement à Dieu la conduite de sa vie, si elle souhaite avec ardeur d'être dirigée, dans la prospérité comme dans l'adversité, par la très aimable et divine volonté, elle rend à Dieu autant d'honneur qu'en procure au prince celui qui pose sur sa tête la couronne royale.
Par ces paroles du prophète Isaïe : "Elevare, elevare, consurge, Jerusalem : Lève-toi, lève-toi, Jérusalem."(Isaïe, LI, 17), elle comprit quels bienfaits la sainteté des âmes procure à l'Église militante. En effet, lorsque, remplie d'amour pour le Seigneur, une âme se tourne vers lui avec la volonté sincère de réparer, si elle le pouvait, tous les détriments que souffre la gloire de Dieu, lorsque dans l'ardente charité qui la consume, elle offre les démonstrations de sa tendresse, la Bonté divine se montre tellement apaisée qu'elle daigne parfois pardonner au monde entier. C'est ce qu'expriment les paroles suivantes : "Usque ad fundum calicis bibisti : Vous avez bu jusqu'au fond du calice"(Ibid.), car par ce moyen la douceur de la miséricorde vient se substituer aux rigueurs de la justice. Mais ce qui suit : "Potasti usque ad faeces : Vous avez bu jusqu'à la lie"(Ibid.), donne à comprendre qu'aucune rédemption ne peut être accordée aux damnés, parce qu'ils n'ont droit qu'à la lie de la justice.

1. Répons du second dimanche de l'Avent

IV. -- Avantages que l'on trouve à s'abstenir de paroles et d'actions inutiles.

En lisant ces paroles d'Isaïe : "Glorificaberis dum non facis vias tuas, etc. : Tu seras glorifié si tu ne suis pas tes inclinations"(Isaïe, LVIII, 13), elle comprit que si, après avoir conçu divers projets, on renonce au plaisir de les exécuter parce qu'ils n'ont aucune utilité pour le bien, on obtiendra ce triple avantage : 1° de trouver en Dieu de plus grandes délices : "Delectaberis in Domino : Tu te réjouiras dans le Seigneur (Isaïe, LVIII, 14); 2° de rester moins sous l'empire des pensées dangereuses : "Sustollam te super altitudinem terrae : Je t'élèverai sur les hauteurs de la terre"(Ibid.) ; 3° enfin, de recevoir du Fils de Dieu, parce qu'on aura noblement résisté à la tentation et remporté la victoire, une part spéciale aux mérites de sa très sainte vie, selon cette parole : "Et cibabo te haereditate Jacob patris tui : Et je te donnerai pour nourriture l'héritage de Jacob ton père"(Ibid.) Dans cet autre texte du même prophète : "Ecce merces ejus cum eo : Il porte avec lui sa récompense"(Ibid., XL, 10), elle vit que le Seigneur, dans son amour pour ses élus, daigne être lui-même leur récompense. Il s'unit à eux avec tant de douceur, que la créature, objet d'un si grand amour, peut affirmer en toute vérité qu'elle est récompensée au delà de ses mérites : "Et opus illius coram illo : et son œuvre est devant lui"(Ibid.). Quand l'âme s'abandonne complètement à la sainte Provide