Foi et Contemplation

Sainte Gertrude

Sainte Gertrude

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Le cœur de Sainte Gertrude
un cœur selon le Cœur de Jésus

Chapitre 9 : L'abandon du cœur de Gertrude au bon plaisir de Jésus

Gertrude avait confiance dans l'amour de Jésus Christ pour les hommes devenus ses frères, et, sans oublier que Jésus est Dieu, elle se souvenait que Jésus est homme. Cette confiance bannissait, on l'a vu, la crainte du cœur de Gertrude : elle faisait plus encore, elle disposait Gertrude à tout recevoir de la main fraternelle de Jésus, à le bénir également en toutes choses, à s'abandonner aveuglément au bon plaisir de son Cœur.

I

De là naissait la joie constante qui rayonnait sur son visage : rien ne le troublait, ni la maladie, ni les persécutions, ni les épreuves intérieures. Bien plus, la tribulation ajoutait quelque chose à l'expansion de sa joie intime : elle avait compris, en effet, elle croyait vivement que l'amour de Jésus Christ dirigeait tous les événements et savait retirer de tous, de la tribulation plus encore que des autres, le vrai bien de son âme Elle en vint à ne plus goûter, à ne plus vouloir regarder que le bon plaisir de Jésus Christ, et son cœur ne put concevoir d'autres motifs d'agir, de choisir, de désirer, de s'attrister ou de se réjouir, que ce bon plaisir divin.
Un fait, qui se produisit souvent sous les yeux des sœurs de Gertrude, manifeste bien cette inclination de son cœur. Lui présentait on des vêtements, des meubles, des fruits, des objets divers, entre lesquels elle devait choisir, Gertrude fermait les yeux et recevait, comme de la main de Jésus, le premier de ces objets que sa main avait rencontré.

" Je ne saurais m'irriter contre Gertrude, disait Notre Seigneur à sainte Mechtilde ; elle trouve parfaites toutes mes œuvres, aimables mes dispositions les plus crucifiantes à son égard. De là vient que toutes ses œuvres me plaisent aussi ; et quand il s'y mêle des imperfections, ma miséricorde trouve des excuses à son infirmité. "
" Gertrude, disait il encore, adhère tellement à mon Cœur, et je l'y ai tellement unie, qu'elle est devenue un même esprit avec moi. Aussi elle vit dans une absolue dépendance de mes volontés : les membres sont moins assujettis au cœur que Gertrude n'est assujettie à mes volontés. Dès que l'homme dit, par la seule pensée, à la main : fais cela ; à l'œil : regarde ; à la langue : parle ; au pied : avance, aussitôt, sans le moindre retard, la main, la langue, l'œil, le pied obéissent. Gertrude est pour moi comme une main, un œil, une langue, dont je dispose à mon gré, sans qu'ils résistent à aucun de mes désirs. "

II

De nombreuses et admirables leçons de Jésus Christ cultivèrent dans le cœur de Gertrude cette disposition parfaite. Nous en grouperons ici quelques unes :
Jésus lui fit, peu à peu, comprendre que tout vient aux justes de la main de Dieu ; que les souffrances, les humiliations ont un prix incomparable et sont les plus précieux dons de sa Providence ; que les infirmités spirituelles, les tentations, les fautes mêmes deviennent, par sa grâce, de puissants instruments de sanctification. Jésus lui montra comment il exauce les prières de ses amis, alors que souvent ils se croient oubliés ou rebutés ; comment, à ses yeux, l'intention donne la valeur aux œuvres ; comment les bons désirs sont comptés pour des œuvres. Il lui révéla la souveraine perfection d'un abandon complet au bon plaisir divin, la joie que trouve son Cœur à voir une âme se remettre aveuglément aux soins de sa providence et de son amour.
Gertrude sut profiter de ces lumières ; elle obéit à ces impulsions de la grâce, et son cœur apprit à chanter, à toute heure, l'hymne de l'abandon, un hymne du Cœur de Jésus-Christ : Oui, Père, puisque c'est votre bon plaisir : Ita, Pater, quia sic placitum ante te.
" Je voudrais bien, disait Jésus à son épouse, que mes amis me jugeassent moins cruel. Ils devraient me faire l'honneur de penser que si je les oblige, quelquefois, à me servir laborieusement et comme à leurs dépens, je le fais pour leur bien et pour leur plus grand bien. Je voudrais qu'au lieu de s'irriter contre leurs douleurs ou leurs ennemis, ils considérassent en eux les instruments de ma bonté paternelle. Quand un père veut corriger son fils, la verge doit suivre l'impulsion de la main. C'est moi qui me sers des méchants, comme d'une verge, pour corriger mes fils. Je le fais par amour ; et s'il ne le fallait pour les guérir ou accroître leur gloire éternelle, je ne permettrais même pas qu'un souffle du vent les contrariât. S'ils comprenaient ces choses, au lieu de s'indigner contre leurs ennemis, ils auraient pitié d'eux. Souvent, en effet, leurs ennemis ne purifient les bons qu'en se souillant eux mêmes des taches de plusieurs péchés. "
A ces mots du Salve Regina : Tournez vers nous vos yeux miséricordieux, Gertrude pria Jésus de lui accorder la santé. Jésus répondit, en souriant : " C'est quand j'envoie la maladie à ton corps ou le trouble en ton âme, que mes yeux miséricordieux s'arrêtent sur toi. Ignorais tu cela ? "

Un autre jour, Gertrude, ressentant plus vivement les tristesses de son exil, gémissait douloureusement comme l'Apôtre, et disait avec lui : " Il me tarde de voir mes liens brisés et d'être avec Jésus Christ. - J'approuve ton désir, lui dit Notre Seigneur ; mais si, en l'exprimant, tu ajoutais ces mots : Je consens toutefois à demeurer dans la prison du corps aussi longtemps qu'il plaira au Seigneur ; chaque fois que ces sentiments naîtraient dans ton âme, j'ajouterais à tes mérites les mérites de ma très sainte vie, et ta beauté apparaîtrait, de jour en jour, plus ravissante aux yeux du Père céleste. "

Triste, ennuyée, elle dit à Jésus : " Que voulez vous que je fasse, maintenant, pour vous plaire ? - Je veux que tu apprennes à souffrir patiemment. - Seigneur, enseignez moi. " Jésus l'attira à soi, comme un maître attire à soi un petit enfant, pour lui enseigner les lettres : " Songe, dit il ensuite à Gertrude, qu'un roi n'a pas d'ami plus familier que celui qui lui ressemble davantage. Mon amitié pour toi grandira, si tu me deviens plus semblable, en souffrant patiemment aujourd'hui. Considère comme toute la cour honore le favori du roi, et conclus qu'une grande gloire récompensera, dans le Ciel, ta patience d'aujourd'hui. Enfin, souviens toi qu'un ami fidèle compatit aux douleurs de son ami, et les compense de son mieux par ses caresses. Que ne ferai je donc pas, dans le ciel, pour compenser, par la tendresse de mon affection, tes peines d'aujourd'hui ? "

Le monastère était grevé d'une lourde dette : Gertrude pria Jésus de procurer aux administrateurs de la maison les moyens de la payer. Jésus sourit doucement ; puis : " Et que gagnerai je à cela ? dit il. - Vous y gagnerez, Seigneur, que les administrateurs pourront vous servir avec moins de sollicitude et plus de dévotion. - Mais je ne suis pas intéressé à ce qu'ils me servent ainsi : c'est l'intention qui fait le mérite de la sollicitude ou de la paix. Si j'eusse mieux aimé être servi dans la paix de la contemplation, j'y aurais pourvu, en exemptant l'humanité rachetée des sollicitudes de la nourriture, de l'habitation, du vêtement ; mais j'ai plus de profit dans les labeurs de mes amis. " Gertrude aperçut, en ce moment, près de Jésus, un homme incliné qui se relevait, avec beaucoup de peine, et remettait à Jésus une pièce d'or : au milieu de la pièce brillait un beau diamant. " Si j'exauçais ta prière, dit Jésus, l'administrateur du couvent ne mettrait dans ma main qu'une pièce dépourvue de diamant, et sa récompense serait bien moindre dans le Ciel. Faire ma volonté dans la consolation, c'est me donner une pièce d'or ; l'accomplir dans la peine, c'est ajouter à la pièce le prix et l'éclat d'un diamant. "

Une personne, connue de Gertrude, s'était gravement blessée ; Gertrude priait pour elle : " Je lui rendrai, répondit Jésus, l'usage du membre malade ; mais il faut qu'elle achète, au prix de ses douleurs, une admirable récompense. - Comment peut il se faire, demanda Gertrude, que nos douleurs aient un si grand mérite ? Nous les diminuons le plus possible par les remèdes, et ne garderions pas le reste, si nous pouvions nous y soustraire. - Eh bien ! reprit Jésus, cette part de souffrance qui demeure, après tous les allégements, si l'homme l'accepte par amour pour. moi, elle lui acquiert une gloire incomparable ; car je l'ai sanctifiée moi même, lorsque, dans ma détresse cruelle, je disais à mon Père : O mon Père, s'il se peut, éloignez de moi ce calice ! - N'aimez vous pas mieux cependant, Seigneur, qu'au lieu de se résigner amoureusement à la part de douleur qu'on ne peut alléger, on souffre patiemment tout le mal, sans accepter d'allégement ? - C'est le secret de ma justice divine : Selon vos manières humaines de concevoir la vérité, ces deux sentiments divers sont comme deux nuances bien distinctes, mais tellement belles, qu'il est difficile de déterminer la plus belle - Seigneur, ajouta Gertrude, tandis que je rapporterai à la personne malade ce que vous m'avez dit à son sujet, veuillez, je vous prie, lui donner une vive impression de joie. - Non, dit Jésus ; si je le faisais, trois de ses vertus perdraient beaucoup de leur éclat : sa patience, car la joie qu'elle ressentirait lui ferait oublier la douleur ; sa foi, car ces vives impressions lui rendraient comme évidents les desseins mystérieux de ma providence ; enfin, son humilité : il lui sera utile de penser que Dieu ne la juge pas digne de lui communiquer directement ses grâces. "

III

Gertrude avait relevé de plusieurs maladies ; après une septième rechute, elle dit à Jésus : " O Père des miséricordes, sera ce enfin maintenant que je guérirai pour longtemps ? - Ma providence paternelle, répondit Jésus, te le laissera ignorer. Si je t'avais annoncé, dès les premiers temps, sept maladies successives, ta patience n'eût peut être pas suffi à porter un tel fardeau ; si je te disais que cette maladie est la dernière, ou qu'elle sera bientôt finie, cette assurance diminuerait beaucoup le mérite de tes souffrances. Laisse moi tout disposer à mon gré : je connais la faiblesse de ta vertu ; je mesurerai l'épreuve à tes forces. Grâce à ces industries de mon amour, ta volonté est plus ferme, après la septième maladie, qu'elle ne l'était après la première. "

Aux approches d'une fête, Gertrude priait ainsi : " O mon Maître, ne permettez pas, je vous en supplie, que la maladie me reprenne, avant que la fête soit passée : du moins, modérez le mal, de telle sorte que je puisse prendre part aux exercices de mes sœurs : toutefois, je me soumets à votre bon plaisir. - Je me vois, lui répondit Jésus, comme en un jardin délicieux, tout plein de fleurs, et c'est ta prière résignée qui me crée cet agrément. Sache donc que si je t'exauce, C'est moi qui te suivrai dans le jardin où tu trouves tes délices : si je ne t'exauce pas, au contraire, c'est toi qui me suivras dans le jardin où je trouve les miennes ; car je me complais bien plus en toi, quand à tes bons désirs s'ajoute la souffrance, que lorsque rien ne trouble les joies de ta dévotion. "

En une occasion semblable, Gertrude priait Notre Seigneur de lui accorder la santé : " Pourquoi, répondit Jésus, mon épouse voudrait elle me déplaire, en contrariant mes volontés ? - Que dites vous, Seigneur ? reprit Gertrude : pourriez vous être contrarié d'une prière qui m'est inspirée par le désir de vous glorifier ? - Tes observations à ce sujet, répondit Jésus, je les considère bénignement comme un enfantillage ; mais je ne les verrais pas de bon œil, si tu y mettais de l'insistance. " Ces paroles firent comprendre à la Sainte que s'il est bon de désirer la santé uniquement pour mieux servir Dieu, il est bien plus parfait de se confier entièrement à la Providence divine, et de croire que Dieu dispose tout pour notre plus grand avantage, soit qu'il nous console, soit qu'il nous éprouve par la tribulation.

Une crise de sa maladie avait occasionné à Gertrude des sueurs abondantes, et la Sainte se demandait, avec une certaine inquiétude, quel serait le résultat de ces sueurs, quand Jésus lui apparut dans tout l'éclat de sa beauté : il avait les deux mains étendues vers elle : dans l'une était figurée la santé, dans l'autre la maladie, et il invitait Gertrude à choisir. Mais, écartant de ses mains les deux mains de Jésus, Gertrude s'inclina vers la poitrine du Sauveur et pencha la tête vers ce Cœur, centre de tout bien, comme pour l'interroger et connaître son bon plaisir. Or, Jésus parut vouloir diriger davantage vers son Cœur les yeux de Gertrude, comme pour lui permettre d'y lire le secret de son amour, mais elle, détournant à l'instant le visage et demeurant la tête appuyée contre la poitrine de Jésus : " Seigneur, disait elle, je détourne mes yeux de vous, abandonnant aveuglément mon cœur à toutes vos volontés, et je vous prie de ne tenir aucun compte des miennes dans l'exécution de vos adorables desseins. - Il m'est souverainement agréable. dit Jésus à son épouse, de te voir détourner ainsi de moi ton visage, et pour te témoigner la satisfaction que j'en éprouve, sache que je communique de nouveau à ton cœur tous les trésors de mon propre Cœur. "

" D'où vient, demandait Gertrude à Notre-Seigneur, que depuis longtemps ma maladie ne me préoccupe plus, et qu'il m'est indifférent de guérir ou de demeurer infirme, de vivre ou de mourir ? - Quand l'époux, répondit Jésus, mène son épouse en un parterre, pour y cueillir des roses et en faire un bouquet, l'épouse, captivée par l'entretien de l'époux, ne songe point à lui demander quelles roses il préférera ; et quand ils sont arrivés au parterre, toutes les roses que l'époux trouve à son gré et lui remet, l'épouse les reçoit indistinctement de sa main, et s'empresse de les assembler en bouquet. Or, telle est la conduite de l'âme fidèle qui s'est abandonnée à mon bon plaisir. Ma volonté est pour elle un parterre tout semé de roses ; d'un même visage elle accueille la santé, la maladie, la mort, parce qu'elle a une absolue confiance en ma bonté paternelle. "

Quelqu'un se plaignait auprès de Gertrude d'éprouver moins de consolation divine, dans ses exercices et dans la communion, aux jours de fêtes plus solennelles. Gertrude en demanda la raison à Jésus : " C'est pour le plus grand bien de son âme, répondit Notre Seigneur ; l'humilité est souvent plus profitable que la dévotion. Il arrive encore que je suis plus près de l'âme au moment que l'âme se plaint de mon éloignement. N'est il pas vrai que, lorsqu'un ami nous embrasse, nous ne voyons pas ou nous distinguons moins son visage ? A la consolation se mêlent d'ailleurs souvent des imperfections, qui arrêtent de plus grandes effusions de ma bonté. Je pourrais, sans doute, prévenir ces imperfections, tout en laissant à l'âme sa joie sensible ; mais quand l'humiliation les prévient, l'âme acquiert un mérite de plus. ; "

Une Sœur converse s'affligeait de ce que la multiplicité de ses travaux l'empêchait de faire oraison. Gertrude la recommanda à Notre-Seigneur : " Elle voudrait, répondit Jésus, me servir pendant une heure, et moi j'exige d'elle beaucoup plus : je veux qu'elle soit avec moi tout le jour, et que ces offices multiples l'unissent à moi inséparablement : pour cela, qu'elle ait soin de faire toutes choses, non seulement pour le bien-être corporel des Sœurs, mais pour l'avancement de leurs âmes dans mon amour. Chaque fois qu'elle agira extérieurement à cette intention, son travail sera pour moi un délicieux festin. "

Une Sœur était vivement contrariée, parce qu'elle jugeait que l'office dont on l'avait chargée l'empêcherait de contenter sa dévotion. Gertrude comprit sa peine et se hâta de recommander son âme à Jésus-Christ. " Si elle voulait, répondit Notre-Seigneur, embrasser de bon cœur son travail, malgré le détriment de dévotion qu'elle appréhende, et préférer ainsi ma volonté à son apparente utilité, ce seul acte d'un instant me serait extrêmement agréable. Peut-être ne sera-t-elle pas maintenue dans cet office ; peut-être ne commencera-t-elle pas de l'exercer : et pourtant, le seul fait de son acceptation généreuse lui acquerra autant de mérites que si, pendant longtemps, elle eût accompli son travail, sans y mêler aucune négligence. "

Jésus disait encore à son épouse : " Quand une âme, dans la ferveur de sa dévotion, ressent le désir de s'infliger des pénitences, de jeûner, pour mon amour, et qu'elle s'en abstient cependant, pour obéir à son supérieur, comme j'ai moi-même obéi, elle m'est aussi agréable que le serait à son ami celui qui l'inviterait à une table délicatement servie, et lui offrirait avec amour la meilleure part, lui redisant, à chaque mets nouveau : Je n'en prendrai pas une bouchée, si vous n'en prenez vous-même. "

Gertrude recommandait à Jésus une personne qui retombait souvent dans les mêmes fautes : " Je veux, dit Jésus, lui laisser cette tentation ; elle est ainsi obligée de reconnaître son défaut, d'en gémir ; elle travaille à le corriger, et cependant elle a l'humiliation de retomber. Tout cela nourrit l'humilité dans son cœur ; et tandis qu'elle combat contre cette inclination et s'afflige de ses péchés, j'en détruis plusieurs autres, qu'elle discerne moins dans son âme. Qui lave ses mains, à l'occasion d'une tache, en fait disparaître bien d'autres. "

La Sainte priait Jésus de corriger de ses défauts un supérieur du monastère. Notre-Seigneur lui fit cette réponse : " Non seulement celui dont tu me parles, mais tous les autres supérieurs de ma chère congrégation ont chacun leurs défauts ; et c'est l'amour très tendre que j'ai pour vous, qui l'a ainsi voulu, pour votre plus grand mérite. Il est bien plus méritoire, en effet, de se soumettre à un supérieur, dont les défauts sont patents, qu'au supérieur dont toutes les œuvres semblent parfaites. "

IV

Gertrude adressait à Dieu de ferventes prières, pour une personne affligée. Jésus lui dit : " Aie confiance ; je ne permets jamais que mes élus soient tentés au delà de leurs forces, et je me tiens toujours près d'eux, pour modérer, au besoin, l'épreuve. Quand une Mère réchauffe son enfant, elle tient entre le feu et le petit enfant sa main déployée. Telle est ma conduite à l'égard des justes ; car ce n'est pas pour les brûler et pour les perdre, mais pour les purifier et les sauver, que je les expose au feu de la tribulation. "

Peu après, Gertrude offrit à Dieu ses prières, pour une âme dont elle désirait la conversion ; et dans l'impatience de ses désirs, elle dit à Notre-Seigneur : " Je suis, il est vrai, la moindre de vos créatures ; mais puisque c'est pour votre gloire que je veux le salut de cette âme, d'où vient que, pouvant toutes choses, vous ne m'exaucez pas ? - Ma toute-puissance, répondit Jésus, me permet d'exécuter toutes mes volontés ; mais ma sagesse me fait discerner l'heure et le mode convenable de leur exécution. Un roi désire que ses étables soient bien tenues, et il pourrait y rétablir l'ordre et la propreté en les balayant lui-même : il ne le fera pourtant jamais, parce que les convenances ne le lui permettent pas. Ainsi, je désire la conversion des pécheurs ; mais quand une âme tombe volontairement dans le mal, je ne l'en retire pas qu'elle ne se fasse d'abord, aidée de ma grâce, violence à elle-même, pour se relever, et ne tende vers moi une main que je puisse décemment saisir.
" Quelle est donc, demanda Gertrude, l'utilité des prières si fréquentes que je vous adresse pour mes amis ? - Leur utilité est grande, répondit Jésus ; sache qu'aucune prière faite avec confiance ne demeurera sans fruit, bien que l'homme ignore comment je l'exauce. "

Tout le peuple de Heldelfs sollicitait de Dieu un temps plus favorable aux moissons, et le monastère s'unissait aux prières du peuple. Mais les pluies ne diminuaient pas.

Gertrude s'en plaignit à Jésus : " O tendre Ami, lui disait-elle, je ne mérite en rien d'être écoutée, et cependant telle est ma confiance en votre bonté que, seule, je pourrais obtenir de vous de bien plus grandes faveurs : comment donc se peut il faire que vous tardiez si longtemps à écouter les désirs de tout un peuple ? - Penses tu, répondit Jésus, qu'un père se lassât d'entendre son fils lui demander un denier, si à chacune de ses demandes le père pouvait mettre en réserve pour son fils cent pièces d'or ? Ne sois donc pas surprise que je vous laisse inutilement, ce semble, crier vers moi : chaque fois que vous m'invoquez pour obtenir ce denier d'un ciel plus serein, alors même que vous ne m'adressez, à cet effet, qu'une parole ou un faible désir, j'ajoute à votre trésor de biens éternels beaucoup plus que cent pièces d'or. "

A l'heure de son oraison, Gertrude se souvint particulièrement d'une âme qui lui était chère : " Très doux Seigneur, dit elle à Jésus, exaucez la prière que j'adresse pour elle à la bénignité de votre Cœur paternel. - Mais, répondit Jésus, tu ne m'as pas, une fois, recommandé cette âme, que je ne t'aie exaucée. - D'où vient donc, reprit Gertrude, qu'elle est toujours à gémir et à se plaindre, disant : Ma bassesse est tellement indigne des regards de Dieu, qu'il ne saurait me donner part à ses faveurs ? - Jésus répondit : Cet humble sentiment de mon épouse est, à mes yeux, comme un charme ravissant et une riche parure de son âme : elle me plaît davantage, à mesure qu'elle se déplaît davantage à elle même, et les accroissements de ce déplaisir sont le fruit grandissant de tes prières renouvelées. "

Gertrude priait donc pour cette amie, sans se lasser, et, un jour, qu'elle avait associé les ferventes supplications d'une autre personne à ses propres instances, Jésus lui dit : " Maintenant, j'ai attiré plus intimement vers moi ton amie ; elle doit s'attendre à plus de tribulations. Quand une enfant, cédant au mouvement d'un amour plus tendre, veut à tout prix se rapprocher de sa Mère et disposer son siège à la hauteur du siège de sa Mère, elle risque d'être moins commodément assise que les autres enfants ; ceux ci, en effet, prennent çà et là, ou près de leur Mère, et le siège et la place qui les accommodent le plus. La Mère ne pourra pas d'ailleurs aussi aisément arrêter ses regards affectueux sur elle, que sur l'enfant qu'elle aperçoit sans détourner le visage "

" L'on prie beaucoup pour moi, disait quelqu'un à Gertrude, et je ne ressens aucun effet de ces prières. " Gertrude en demanda la raison à Notre Seigneur : " Demande lui, répondit Jésus, ce qu'elle choisirait pour son petit frère, si quelqu'un s'offrait à lui donner soit un bénéfice, soit la valeur de ce bénéfice en argent Elle répondra, avec le bon sens, qu'il vaut mieux à l'enfant un bénéfice, dont les revenus s'accumuleront jusqu'à sa majorité. De l'argent, mis en ses mains, serait bientôt dissipé en futilités. Qu'elle ait donc confiance en ma bonté : je suis son Père, son Frère, son Ami, beaucoup plus préoccupé des vrais intérêts de son corps et de son âme qu'elle ne saurait l'être des intérêts de ses proches. J'amasse fidèlement les fruits de toutes les prières, de tous les bons désirs qui me sont offerts pour elle, et je les remettrai tous dans ses mains, quand elle n'en pourra rien laisser perdre. "

Gertrude elle même se plaignait ainsi à Jésus Christ : " Vous m'avez dit, très doux Seigneur : " Commande moi, et je m'empresserai d'obéir, comme un sujet obéit à sa souveraine. " Je ne veux pas, Dieu très bon, contredire à votre miséricordieuse parole ; mais d'où vient, dites moi, que si souvent mes prières semblent demeurer sans effet ? - Une reine, répondit Jésus, dit à son serviteur : " Détachez le fil qui pend à mon épaule gauche, et remettez le moi. " Le serviteur s'empresse ; mais il s'aperçoit que le fil tient à l'épaule droite. Comment obéira t il à la reine, qui ne peut voir ses épaules ? Il détachera le fil qui pend à l'épaule droite et le lui remettra, pensant mieux faire que s'il arrachait violemment, du côté gauche, un fil des vêtements de la reine Ainsi, quand je semble ne pas t'exaucer, j'obéis à tes désirs les plus intimes, et t'accorde des grâces plus précieuses que celles que tu sollicites. "

Préférant donc à ses propres désirs les désirs de Jésus, Gertrude l'interrogeait souvent, pour apprendre de Lui, avant de formuler une prière, ce qu'elle devait lui demander :
La bonté naturelle du cœur de Gertrude l'inclinait à prier fréquemment pour les infirmes. Un jour donc qu'elle allait recommander à la miséricorde du Seigneur un malade de sa connaissance : " Que désirez vous, dit elle à Jésus, que je vous demande pour lui ? - Deux courtes prières suffiront, répondit Jésus : adresse les moi avec dévotion. Dis moi d'abord : Seigneur, gardez lui la patience ! Ajoute ensuite : Seigneur, faites que, selon les désirs éternels de votre Cœur de Père, tous les instants de souffrance que vous réservez à l'infirme procurent votre gloire et accroissent ses mérites pour le Ciel.

" Chaque fois que tu rediras ces paroles, tes mérites grandiront avec ceux du malade, comme l'on voit briller d'un nouvel éclat les couleurs d'un tableau à mesure que le peintre étend sur la toile une couche nouvelle de vernis. "

V

En un jour de fête, Gertrude, retenue dans sa cellule par sa maladie, s'attristait de ne pouvoir assister aux vêpres : " Hélas ! disait-elle, ne vous serait il pas plus glorieux, Seigneur Jésus, que je fusse maintenant avec mes sœurs occupée à chanter vos louanges, au lieu de perdre ici mon temps dans l'oisiveté et l'inertie ? " Jésus dit à Gertrude : " Un époux n'aime t il pas autant converser familièrement avec son épouse dans sa demeure que de la produire au dehors dans de brillantes parures ? Sache, d'ailleurs, que les bons désirs suffisent à me contenter, lorsque je n'en permets pas l'exécution, et que rien ne m'est agréable comme l'abandon à mon bon plaisir. "

" Que m'ordonnes tu, ô ma Souveraine ? " ainsi parlait Jésus à Gertrude. " Je vous prie, répondit la Sainte, je vous supplie de tout mon cœur d'accomplir très parfaitement en moi votre bon plaisir. " Jésus nomma alors toutes les personnes que lui avait recommandées Gertrude, et il ajouta : " Que ferai je pour elles, et aussi pour cette autre qui s'est, aujourd'hui même, recommandée à tes prières ? - Je ne vous demande rien, sinon que votre très aimable volonté s'accomplisse sur elles. - Et pour toi, demande quelque chose ; que veux tu ? - Je demande pour toute joie de mon cœur, que vous daigniez accomplir pleinement, en moi et en toute créature, votre très sainte volonté ; et je suis prête, pour obtenir cette faveur, à subir tous les supplices. - Cette disposition de ton cœur m'est si agréable, dit alors Jésus, que ton âme en acquiert une beauté admirable ; je la vois aussi belle que si jamais elle n'eût, même en la moindre chose, contrarié ma volonté. "

Les supérieurs du monastère de Heldelfs avaient manifesté le désir de transférer quelques Sœurs dans une autre communauté, et ceux qui devaient faire le choix de ces religieuses étaient déjà nommés. Dès que Gertrude l'eut appris, elle se prosterna devant un crucifix, et, sans tenir compte des répugnances naturelles que faisait naître dans son âme la perspective d'un changement de résidence qui eût aggravé des infirmités déjà accablantes, elle s'offrit généreusement à exécuter toutes les volontés du Seigneur aux dépens même de la santé du corps et de la paix de l'âme.
En ce moment, elle vit Jésus détacher ses mains de la croix et les étendre vers elle ; puis, attirant Gertrude vers son Cœur, le doux Sauveur lui disait : " Viens et sois la bienvenue, âme très chère : tu es, à cette heure, un baume pour mes plaies, un remède à toutes mes douleurs. " Tandis que Jésus parlait ainsi, son visage rayonnait de joie, comme rayonne de joie le visage d'un infirme désespéré à qui l'on annonce subitement la découverte d'un remède dont l'usage doit le guérir. Et Gertrude comprit que l'âme fidèle renouvelle cette joie du Sauveur, quand, acceptant aveuglément toutes les adversités que la volonté de Dieu semble lui proposer, elle s'abandonne à ce bon plaisir divin.
Or, la sainte Epouse du Sauveur poursuivit son oraison, et sous le regard de Dieu, elle se demandait ce qu'elle ferait, dans cette communauté nouvelle, pour y promouvoir la stricte observance des règles. Plusieurs desseins avaient déjà occupé son esprit, lorsque se reprochant ces préoccupations d'avenir, comme un emploi inutile de son temps : A quoi songes tu, se dit elle ; ce départ n'est qu'un rêve de ton imagination : infirme comme tu es, tu devrais plutôt penser à la mort qu'à un changement de résidence terrestre. - Jésus se montra subitement à elle, au sein d'une grande lumière ; des roses et des lis ornaient ses vêtements : " C'est à toi, dit il à Gertrude, que je dois cette parure et cet éclat. La variété de ces fleurs représente les projets divers que tu formes pour ma gloire ; ils me plaisent, parce que tu en subordonnes entièrement l'exécution aux décrets de ma volonté. Un ami se plaît à demander quelquefois à son ami, pour mettre sa fidélité à l'épreuve, un grand service qu'il ne veut cependant pas exiger, et il prend un singulier plaisir à voir l'ami se mettre en mesure de l'obliger de son mieux. Ainsi, je me plais à éprouver ceux qui m'aiment. "

Jésus poursuivit : " Il y a peu de temps, je mis dans ton âme le pressentiment d'une mort prochaine ; ton cœur s'excita à l'accepter, à la désirer ; tu voulus qu'on se hâtât de te donner l'extrême onction, et tu te préparas avec diligence à recevoir le sacrement. Tu ne devais pourtant pas mourir ; mais sache le, tout ce que tu fis alors, je le tiens en réserve, dans l'intime de mon Cœur, comme un trésor qui t'appartient. Si la mort doit, un jour, te surprendre sans te laisser, comme il arrive souvent aux plus saintes âmes, le temps de recevoir les derniers sacrements, ton âme n'y perdra rien ; tes préparations anciennes te tiendront lieu de ces grâces. Rien ne se flétrit dans mon Cœur ; c'est un parterre où le gazon est toujours vert, les fleurs toujours épanouies, les fruits toujours nouveaux ; j'y retrouverai tes œuvres d'autrefois dans leur fraîcheur première.

En présence de Gertrude, une personne affligée avait dit : " Dieu m'envoie des peines qui ne sont pas pour moi ; d'autres me conviendraient mieux. " La Sainte priait pour cette personne : " Demande lui, dit Jésus, quelles peines il lui faut, car il en faut pour gagner le ciel ; et quand elle les aura, qu'elle les supporte patiemment. " L'accent de la voix de Jésus fit comprendre à Gertrude qu'il est fort dangereux de désirer d'autres épreuves que celles que Dieu choisit pour nous. Tout à coup, changeant de ton et de visage, Notre-Seigneur dit à Gertrude : " Et toi, es tu aussi mécontente ? Les peines que je t'envoie te semblent elles mal choisies ? - Oh ! non, Seigneur, répondit Gertrude ; mais je confesse et je confesserai toute ma vie que votre providence a tout merveilleusement disposé pour le bien de mon âme et de mon corps, santé ou maladie, joie ou tristesses. " Jésus semblait alors conduire Gertrude, d'abord à son Père céleste puis au Saint Esprit ; et sur l'invitation du Sauveur, elle renouvelait la protestation qu'elle venait de faire. Enfin, Jésus lui dit : " A dater de cette profession, je m'oblige à prendre un soin encore plus spécial de toi. " La sainte comprit que Jésus environne des soins d'une providence particulière ceux qui se confient ainsi à son amour ; comme un supérieur de monastère se reconnaît obligé de veiller avec plus de sollicitude aux nécessités du religieux, dès qu'il a renoncé à toute propriété par les vœux de profès.

Le sentiment que Jésus cultivait le plus dans le cœur de Gertrude était, on le voit, l'abandon aveugle au bon plaisir de Dieu. Il témoignait, à cet effet, de mille manières, à son épouse, combien cette disposition lui est agréable, et lui montrait les trésors incomparables de grâce et de gloire qu'elle pouvait acquérir en s'abandonnant à sa providence paternelle.

Un jour que Gertrude méditait sur ces paroles de l'Ecriture : Le voici près de nous, le Dieu saint d'Israël, notre protecteur, Notre-Seigneur lui dit : " Si quelqu'un se déterminait généreusement à me laisser régler sa vie selon ma volonté, et se proposait sincèrement de me louer dans l'adversité comme dans la prospérité, il me procurerait la même gloire que donne à un empereur celui qui met à son front la couronne impériale. "

" L'âme qui se confie aveuglément en moi, disait encore Jésus, est cette colombe choisie entre mille, dont je parle dans l'Ecriture. Elle est cette épouse plus aimée, dont un seul regard blesse mon cœur ; et si j'étais impuissant à la secourir, mon Cœur en ressentirait une désolation que toutes les joies du ciel ne pourraient adoucir. - Je le vois, répondit Gertrude, l'abandon vous ravit le Cœur ; mais ce don parfait, comment l'obtenir de vous ? - Ma grâce, dit Jésus, ne manque à personne ; et quel homme ne peut, s'il le veut, mettre, du moins sur ses lèvres, quelqu'une de ces paroles de confiance et d'abandon qui sont partout dans les saints livres ; par exemple, celle ci : Quand je serais englouti au fond des abîmes, vous m'en retirerez, Seigneur ! Quand vous me tueriez, Seigneur, j'espérerais en vous !

" Il est, poursuivit Jésus, des tristesses plus amères que les autres ; celles, par exemple, que l'on ressent quand on appréhende la mort d'une personne aimée, ou quand on l'a déjà perdue. Mais le cœur affligé pourrait, avec ma grâce, se résigner à ma volonté et dire : J'accepte le bon plaisir de Dieu, et si le choix m'était donné entre l'accomplissement de cette volonté de Dieu et la réalisation de mon désir contraire, je demanderais que la volonté de Dieu s'accomplît. Si un cœur affligé se contraint lui même à accepter ainsi ma volonté pendant une heure, il peut être assuré que je garderai toujours à cet acte généreux sa perfection première, et que, loin de m'offenser des impressions d'abattement qui pourront suivre, je les ferai toutes contribuer à son salut éternel et à sa consolation temporelle. Quand, désolée, cette âme songera aux avantages qu'elle a perdus en perdant son ami, au vide cruel que son absence laisse près d'elle, je compterai toutes ces pensées et les autres semblables, qui naissent de la fragilité humaine, et je m'engage à les compenser par des joies et des mérites. Ma bonté sera contrainte d'agir ainsi. Quand l'artiste creuse dans un précieux métal la place de plusieurs perles, il s'oblige à les trouver et à les enchâsser : ainsi ma bonté ne laisse pas inachevés ses ouvrages. "

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