Foi et Contemplation

Sainte Gertrude

Sainte Gertrude

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Le cœur de Sainte Gertrude
un cœur selon le Cœur de Jésus

Chapitre 8 : L'amour confiant du cœur de Gertrude

Tous les Saints ont aimé Jésus Christ : l'amour de Jésus Christ est le terme de la sainteté ; mais cet amour n'a pas les mêmes caractères dans le cœur de tous les Saints : le caractère le plus saillant de l'amour de Gertrude, c'est la confiance. Elle semble avoir mieux entendu que d'autres ces paroles de Jésus : " Sachez le, c'est moi qui vous l'enseigne, je suis doux. N'ayez pas peur : confiance ! C'est moi [28]. "

I

" Tous les biens que j'ai reçus, disait elle, je les dois à la confiance que j'ai eue dans la bonté gratuite de mon Dieu. " Notre-Seigneur lui même, reprochant à une sainte âme les hésitations de ses prières : " Oh ! lui disait il, que ne ressembles tu à ma bien aimée Gertrude : il n'est rien qu'elle n'espère de ma bonté ; aussi, ma bonté ne lui refusera jamais rien. "

Retenue dans sa cellule par la maladie, Gertrude s'affligeait de ne pouvoir assister à la messe : " O mon très aimant Jésus, disait-elle, je ne puis m'en prendre qu'à vous, si je suis empêchée, aujourd'hui de me préparer à la communion, par l'assistance à la messe. - Puisque tu me mets en cause, répondit Jésus, me voici : écoute-moi donc, je vais te chanter un doux épithalame :

" Entends-le bien, c'est moi qui te le dis, je t'ai racheté de mon Sang, j'ai travaillé pour toi sur cette terre d'exil, pendant trente-trois ans : c'étaient mes premières démarches pour obtenir ta main. Médite ces paroles : elles te tiendront lieu de la première partie de la messe.
" C'est moi qui te le dis, écoute : tandis que mon corps travaillait pour toi, pendant trente-trois ans, mon âme célébrait, dans des transports de joie, les heureuses fiançailles qu'elle devait contracter avec toi. Cette pensée te tiendra lieu de la seconde partie de la messe.
" Apprends-le encore de moi, ma Divinité s'est répandue en toi : c'est elle qui, par sa vertu toute puissante, mêle des douceurs toutes célestes à l'amertume de tes douleurs corporelles. Ce sera pour toi, comme la troisième partie de la messe.
" Une fois de plus, écoute : mon amour t'a sanctifiée : reconnais donc qu'aucun des biens que tu possèdes ne vient de toi : si tu plais à Dieu, c'est grâce à moi. Ce sera comme une quatrième partie de la messe.
" Enfin, je t'adresse un dernier mot : je t'ai exaltée, en t'unissant à moi, et toute puissance m'ayant été donnée, au ciel et sur la terre, rien, tu le comprends, ne saurait m'empêcher de t'exalter à mon gré. Tu es donc Reine, puisque le Roi t'élève jusqu'à son trône, et ta dignité doit être révérée.
" Et maintenant réjouis-toi, et ne regrette plus de n'avoir pas eu de messe. "

Au moment de l'Offertoire, le prêtre disait : " Souvenez-vous, ô Vierge Mère, de plaider pour nous auprès de Jésus-Christ. " Gertrude éleva aussitôt son cœur vers la Mère de toute grâce ; mais Notre-Seigneur lui dit :

" En ce moment, il n est pas besoin qu'on intercède pour vous : je me sens tout disposé à vous faire du bien. " Gertrude se souvenant alors de plusieurs fautes, qu'elle voyait en elle-même, ou dont elle avait dû reprendre ses Sœurs, ne pouvait s'expliquer la parole si bienveillante du Sauveur :

" La naturelle bonté de mon Cœur, dit Jésus, m'incline à arrêter mes regards sur ce qu'il y a de meilleur en vous : j'environne ces biens du rempart de ma divinité, et je mets à l'écart le mal qui s'y pourrait mêler.

- O très libéral Seigneur, reprit Gertrude, comment se peut-il faire que vous m'adressiez de si douces paroles, à moi qui mérite si peu de les entendre ?

- Mon amour m'y contraint, répondit Jésus.

- Je regarde en mon âme, poursuivit Gertrude, et je n'y vois plus les taches de ces fautes d'impatience, dont je m'étais rendue coupable ?

- Le feu de ma Divinité, dit Jésus, les a toutes consumées.

- O Dieu très clément, pardonnez à ma témérité ; mais vous m'avez si souvent enhardie à vous dire mes pensées, que j'oserai vous demander si, après un tel pardon, j'aurai encore à expier ces fautes en Purgatoire ? "

Jésus se taisait, mais son visage était souriant.

" Oh ! dit Gertrude, si la gloire de votre justice l'exige, bien volontiers je m'offre à expier ces péchés dans les feux même de l'enfer ; mais s'il est plus glorieux pour votre miséricorde que la charité de votre Cœur les consume entièrement, je sollicite d'elle cette grâce ; j'ose dire, avec une extrême liberté de parole, que je l'exige : effacez toutes les taches de mon âme ! "

Et Jésus, avec une bénignité toute divine, y consentit.

En toutes choses, elle recourait à Jésus, comme un enfant va à sa mère. Aucune de ses peines ne lui semblait trop petite pour attirer le regard du très doux Jésus. - Elle avait laissé tomber une aiguille dans un amas de paille : " Eh ! Jésus, dit elle, j'aurai beau chercher, ce sera temps perdu : je ne la retrouverai pas ; faites-la moi trouver vous-même. " Aussitôt elle étendit la main, détournant les yeux d'un autre côté, et l'aiguille se trouva sous ses doigts.

Elle donnait à Jésus les titres les plus affectueux, et Jésus encourageait cette confiance, que son Cœur de frère a tant désirée : " Moi, qui ne suis qu'une vile petite créature, disait Gertrude à Jésus, je vous salue, très amoureux Seigneur. - Et moi, répondit aussitôt Jésus, je te salue, ma très aimante épouse. " Notre-Seigneur lui fit entendre, à cette occasion, que son Cœur est très sensible à ces tendres appels : mon Bien-Aimé, très doux Jésus, et autres semblables. quand ils partent d'un cœur pieux.

Gertrude entendait chanter ces paroles du Psaume : Comme le cerf désire les eaux vives, ainsi mon âme vous désire, ô mon Dieu ! " Ah ! Jésus, dit elle, que ma tiédeur est grande, et qu'il est rare que je puisse dire avec vérité : Mon âme a soif de vous ! "
" Garde toi cependant, répondit Jésus, de ne le dire que rarement : redis le souvent, au contraire, car telle est la tendresse de mon amour pour les hommes, que lorsqu'un de mes élus désire un bien quelconque, je lui sais gré de son désir, comme si j'en étais l'objet ; car le bien qu'il désire est en moi, et c'est de moi que tout bien découle. Ainsi, quand un de mes amis désire la santé, la tranquillité, le bien-être, la science et autres biens semblables, je me considère comme l'objet même de son désir, afin d'avoir un motif, un prétexte d'augmenter ses mérites et sa récompense, à moins qu'il ne viciât son désir par une intention coupable ; comme s'il voulait la santé pour faire le mal, la science pour en tirer vanité.
" De là vient, poursuivit Jésus, que j'envoie souvent à mes élus de graves infirmités corporelles, des désolations d'esprit, des peines de tout genre. Ils désirent alors échapper à ces maux, recouvrer les biens contraires, et mon Cœur brûlant d'amour, jaloux de les enrichir toujours davantage, trouve dans ces désirs l'occasion de contenter sa libéralité, selon les lois de la justice.
" D'autre fois encore, ne trouvant dans l'homme rien qui puisse me plaire, je lui envoie des tribulations, des douleurs de corps et d'esprit ; et ces peines me fournissent alors un motif légitime de demeurer près de lui ; car, selon la parole de l'Ecriture, l'inclination de ma bonté m'amène et retient près de ceux dont le cœur est affligé.

La confiance qu'elle avait en Jésus ne lui permettait pas de redouter la mort :
Gravissant un jour une pente raide, Gertrude se laissa choir. En se relevant elle disait gaiement : " Quel bonheur mon très aimable Jésus, si cette chute m'avait promptement amenée jusqu'à vous !,'- Les témoins s'étonnèrent : " Quoi ! demandèrent-ils, vous n'appréhenderiez donc pas de mourir sans sacrements ? - Je désire de tout mon cœur, répondit Gertrude, recevoir les sacrements avant de mourir ; mais je préfère aux sacrements la providence et la volonté de mon Maître : et puis que je meure lentement ou subitement, j'ai confiance que sa miséricorde ne me fera pas défaut. "

II

L'auteur contemporain de la vie de Gertrude signale, comme un des actes les plus admirables de sa confiance en Jésus-Christ, la fréquence de ses communions et le soin qu'elle avait de rejeter toutes les impressions de crainte ou de respect exagérées qui l'eussent éloignée de la Table eucharistique. Rien de ce qu'elle put lire ou entendre, sur le danger des communions mal faites, ne l'impressionna assez pour lui en faire omettre une seule. De tels livres ou de tels discours animaient, au contraire sa confiance : comptant sur la bonté de Jésus Christ, elle allait communier sans crainte, et s'efforçait d'inspirer aux autres cette hardiesse confiante :
" L'humilité, leur disait elle, doit vous contraindre de communier : que sont, je vous le demande, les plus longues, les plus laborieuses préparations que vous voudriez apporter à la communion ? Vous les compterez pour rien, si vous songez à la grandeur du don de Jésus Christ : c'est un don gratuit. Ce que vous donnez ne peut, du moins, être qu'une goutte d'eau comparée à l'Océan. Préparez-vous dévotement ; mais si votre préparation vous semble insuffisante, marchez sans crainte, appuyées sur la bonté de Jésus. "

Souvent même, Gertrude usa de son autorité de supérieure, pour amener à la Table sainte des sœurs trop craintives :
Un jour, elle en eut un scrupule, pensant avoir, en cela, dépassé les limites de ses droits ou manqué de discrétion : " Ne crains rien, lui dit Jésus, et afin de te rassurer pour l'avenir, je te promets de ne jamais permettre que tes conseils ou tes ordres soient l'occasion d'une communion mal faite. J'embrasserai avec amour toutes les âmes que tu feras venir à moi. "
On rencontre partout, dans les écrits de Gertrude, des faits semblables, qui démontrent combien sa confiance était agréable à Jésus. Nous en citerons quelques-uns. Le lecteur y trouvera pleinement justifiée la doctrine des grands théologiens et des saints. Ils enseignent que la communion est permise à tous les chrétiens en état de grâce ; que l'exemption du péché mortel suffit pour que la communion soit profitable ; que l'humilité et la confiance suppléent à des dispositions, en apparence, plus parfaites ; que la communion, en un mot, est le remède des pécheurs, la nourritures des faibles, c'est-à-dire de tous, et non la récompense des saints [29].

Près d'aller communier, Gertrude dit à Jésus : " Seigneur, que me donnerez-vous ? - Je me donnerai moi-même à toi, comme je me suis donné à ma Mère. - Hier, poursuivit la Sainte, les Sœurs vous reçurent avec moi ; aujourd'hui, elles se privent de la communion : qu'aurais-je de plus qu'elles, puisque vous vous donnez toujours tout entier ? - Dans le monde, reprit Jésus, le gouverneur qui, deux fois, a été chargé de ses hautes fonctions, a la préséance sur celui qui n'a été élu qu'une fois : comment ne serait-il pas plus glorieux dans le ciel celui qui, plus souvent, m'aura reçu sur la terre ? - Oh ! s'écria Gertrude, quelle sera donc grande la gloire des prêtres, qui communient tous les jours. - Il est vrai, dit Jésus, que leur gloire sera grande, s'ils communient dignement. Mais la communion ne donne pas toujours la joie intime, comme elle produit la gloire. Celui qui communie par habitude, ne ressent pas la saveur de l'Eucharistie ; tandis que celui qui s'y prépare par de pieux exercices, la ressent dans la mesure de ses dispositions. Enfin, celui qui me reçoit avec crainte et révérence est moins bien accueilli que celui qui vient à moi par amour. "

" Vous m'avez si souvent donné votre Cœur divin, ô mon très doux Ami, que gagnerai je à le recevoir, aujourd'hui, une fois de plus ? " Ainsi parlait Gertrude, après avoir communié. Jésus répondit : " La foi catholique t'enseigne qu'en communiant une seule fois, le chrétien me reçoit, pour son salut, avec tous mes biens, c'est-à-dire avec les trésors réunis de ma divinité et de mon humanité ; mais il ne s'approprie l'abondance de ces trésors que par des communions successives. A chaque nouvelle communion j'accrois, je multiplie les richesses qui doivent faire son bonheur dans le ciel. "

Parmi ceux qui dirigeaient le monastère, il se trouvait un homme dont les sentiments, au sujet de la communion, étaient inspirés plus par le zèle de la justice que par l'esprit de miséricorde. A l'entendre, plusieurs Sœurs n'avaient pas la dévotion requise pour communier fréquemment, ou ne se préparaient pas à la communion avec un soin convenable. Il exprimait ces pensées dans des instructions publiques ; de sorte que, bientôt, il réussit à rendre les religieuses moins confiantes. Gertrude s'en affligeait, et priant, un jour, pour le directeur austère, elle demanda à Jésus : " Seigneur, que pensez vous de sa conduite ? " Voici quelle fut la réponse de Jésus Christ :
" Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes. Pour contenter mon amour, j'ai institué ce sacrement ; je me suis obligé à y demeurer jusqu'à la fin du monde, et j'ai voulu qu'on le reçût fréquemment. Si donc quelqu'un, soit par des instructions publiques, soit par des conseils secrets, éloigne de la communion une âme qui n'est pas en péché mortel, celui là empêche ou interrompt les délices de mon Cœur. Si un jeune prince se plaisait grandement à converser, à jouer avec des enfants pauvres et de basse condition, ne serait-il pas vivement contrarié que son précepteur vînt durement le reprendre, et chasser les pauvres villageois, sous le prétexte que la dignité d'un jeune prince ne permet pas de tels jeux, en compagnie de telles gens ? "
" Seigneur, dit la Sainte à Jésus-Christ, si la personne, au sujet de laquelle je vous ai interrogé, changeait de sentiment et de conduite, ne lui pardonneriez-vous pas tous les torts qu'elle a eus jusqu'à ce jour ? - Non seulement je lui pardonnerais, répondit Jésus, mais je lui saurais gré de ce changement, comme le jeune prince au précepteur, si, revenu de son austérité première, il ramenait lui-même à son disciple les compagnons de ses jeux et les invitait gracieusement à s'amuser avec leur prince. "

L'heure de communier était venue ; Gertrude se trouvait pourtant moins bien disposée que de coutume : " O mon âme, se dit-elle, voici ton Epoux qui vient, et tu es sans parure ; mais aie confiance en Lui : quand tu aurais mille ans pour te disposer, tu ne ferais rien qui pût te rendre digne d'une aussi grande faveur ; va donc au-devant de Jésus avec humilité et confiance. " Or, comme elle avançait vers la sainte Table, les yeux arrêtés sur les misères de son âme, Jésus vint à elle et lui donna toutes ses propres vertus : son innocence, l'humilité qui l'incline vers nous, le désir qui le presse de s'unir à nous, son amour, la joie qu'il goûte en nous dans la communion, la confiance admirable qui le porte à se livrer à nous et à demander à notre misère les délices de son Cœur. Ces vertus ou sentiments de Jésus étaient montrés à Gertrude sous l'image de vêtements de couleurs diverses et d'une incomparable richesse, et ces vêtements devenaient sa royale parure aux yeux de Jésus-Christ.

A la suite d'un sermon long et terrible, sur la crainte qu'il fallait avoir de la sainteté et de la justice de Dieu, en approchant des sacrements, Jésus dit à Gertrude : " J'ai tout fait, au contraire, pour manifester dans l'Eucharistie la tendresse de ma bonté. Si l'on refuse de méditer, pour considérer combien je suis doux, l'on pourrait du moins ouvrir les yeux et remarquer comment je m'emprisonne dans un petit ciboire, et sous quelle humble apparence je m'avance vers l'homme. Ainsi, dans l'Eucharistie, ma miséricorde emprisonne pleinement ma justice ; et c'est ma miséricorde que je prétends manifester aux hommes dans ce sacrement.
" Ne voit on pas aussi que, me réduisant, en quelque manière, aux proportions minimes de l'hostie, je subordonne mon Corps, ainsi humilié, au corps de l'homme qui me reçoit ; et cette subordination n'est encore que l'image de celle qui me soumet à la volonté du communiant ?
" Pourquoi ne pas écouter l'enseignement que donne la seule vue du prêtre ? il est tout entier revêtu d'ornements sacrés ; mais il tient mon Corps dans sa main nue, pour faire entendre que si l'on peut, avec raison, se préparer à la communion par des prières, des jeûnes, des veilles et autres exercices, cependant je m'incline avec une compassion bien plus tendre, dans la communion, vers ceux qui, dépourvus de ces ornements, viennent à ma miséricorde, conduits par le vif sentiment de leur indigence et de leur fragilité. Telle est ma bénignité ; mais il s'en trouve qui ne le peuvent croire. "

Gertrude ne s'était point préparée à la communion ; l'heure approchait : " Hélas ! Jésus, dit elle, je ne suis pas bien disposée. Pourquoi, puisque vous le pouviez faire, n'avez-vous pas suppléé à mon dénuement ! - Un époux, répondit Jésus, n'aime t il pas mieux, quelquefois, considérer la main blanche et délicate de son épouse, que de la voir enveloppée dans un gant, Ainsi, je me complais souvent davantage dans l'humilité du communiant que dans sa dévotion. "

Jésus n'approuve même pas que l'on s'éloigne toujours de la communion, par crainte de scandaliser les témoins d'une faute récemment commise :
Une Sœur s'était abstenue de communier, pour ce motif ; Gertrude priait pour elle, et Jésus lui donna l'instruction suivante : " La faute de cette âme lui eût servi : son humiliation et sa confession l'avaient effacée, et avec elle plusieurs autres, comme il arrive qu'en lavant les mains, pour faire disparaître une tache, plusieurs autres sont enlevées. Elle eût dû communier, contente de savoir que j'avais rendu à son âme sa beauté intérieure ; mais elle s'est préoccupée de sa beauté extérieure, c'est à dire de ce que l'on penserait en la voyant communier si tôt après sa faute, et elle a plus redouté d'être jugée par les hommes que de se priver de la grâce du Sacrement. "

" Ces fruits du Sacrement sont immenses, disait encore Jésus Christ à Gertrude. La communion compense toutes les pertes spirituelles de l'âme, pourvu qu'elle soit reçue en état de grâce. Oui, lorsque, entraîné par la véhémence de l'amour de mon Cœur, je viens, par la communion, dans une âme qui n'a pas de péché mortel, je la comble de biens elle même, et tous les habitants du ciel, tous les habitants de la terre, toutes les âmes du purgatoire, ressentent au même instant quelque nouvel effet de ma bonté. "

Une seule parole moins suave se mêle, dans les écrits de Gertrude, à tant de douces invitations du Cœur de Jésus Christ. Elle s'adresse à ceux qui, permettant à leur langue des paroles médisantes ou peu modestes, vont communier sans expier, par la confession, des injures faites aux deux vertus les plus chères à Jésus, la charité et la pureté : " Ceux là, disait Notre Seigneur, me font un cruel accueil dans la communion. Ils ressemblent à un homme qui, voyant arriver un hôte au seuil de sa maison, ferait tomber sur sa tête une lourde poutre ou un amas de pierres. C'est l'outrage que je ressens dès que mon Corps atteint leur langue. " Ici, Gertrude, le cœur percé de douleur, s'écria : " O cruauté de l'homme ! Comment peut il ainsi traiter Celui qui se précipite avec tant d'amour vers son âme, pour l'embrasser et la sauver ! "

III

Au culte de l'Eucharistie s'unit toujours, chez les Saints, la dévotion à la Passion du Sauveur. Le cœur de Gertrude n'oublia jamais les souffrances de Jésus. Le crucifix était le livre où elle lisait, assidûment, et ces douleurs et l'amour qui les avait embrassées pour nous.
Dès les premiers temps de sa conversion, elle désirait ardemment posséder un crucifix qu'elle pût honorer à son gré ; mais il lui vint la pensée que cette dévotion extérieure nuirait, peut être, à ses exercices intérieurs. Jésus la rassura : " Il m'est très agréable, au contraire, lui dit il, de voir honorer ainsi le crucifix. C'est toujours par l'effet d'une grâce divine que les yeux de l'homme rencontrent l'image de la croix ; et ils ne s'y arrêtent pas une fois que l'âme n'en ressente de salutaires impressions. "

Un jour, que Gertrude tenait affectueusement et baisait son crucifix, Notre Seigneur lui dit : " Chaque fois que l'homme agit ainsi, ou regarde seulement avec dévotion un crucifix, la miséricorde de Dieu arrête les yeux sur son âme. L'homme devrait alors penser, en son cœur, que ces tendres paroles lui sont adressées : " Voilà comment, pour ton amour, j'ai voulu être attaché nu, défiguré, couvert de plaies, tous les membres violemment tendus, sur une croix ; et mon Cœur est si passionnément amoureux de toi, que s'il le fallait, pour te sauver, je supporterais encore volontiers, pour toi seul, tout ce que j'ai pu souffrir pour le salut du monde entier. "

Le crucifix rappelait incessamment à Gertrude les mystères douloureux de l'amour de Jésus : la nuit même, ce bouquet de myrrhe, comme elle appelait l'image de la Croix, ne quittait pas ses mains ; et cependant, peu satisfaite de ces hommages, elle consacrait le vendredi, tout entier, à la méditation des douleurs de Jésus.

Notre Seigneur exprima, plus d'une fois, à Gertrude combien cette dévotion lui était agréable : " Pour tant qu'une âme soit tiède, lui disait il, je la regarderai cependant avec beaucoup d'amour, si elle médite quelquefois ma Passion. Cet exercice a une valeur qui dépasse, incomparablement, à mes yeux, le mérite de tous les autres. Méditer un peu sur ma Passion vaut mieux que d'accomplir d'autres longs et multiples actes de piété, auxquels ne se mêle pas le souvenir de mes douleurs et de ma mort. "

IV

Dévote à l'Eucharistie et à la Passion du Sauveur, Gertrude ramenait cependant tous les actes de son culte d'amour envers Jésus-Christ à une dévotion plus intime et qui les contient éminemment toutes, sa dévotion au Cœur de Jésus. Jésus est, en effet, tout entier, dans son Cœur : là, Gertrude trouvait, à leur source demeurée inépuisable, les dons de l'amour de Jésus ; là, elle découvrait l'abîme de ses plus cruelles douleurs.
La Bienheureuse Marguerite Marie recevait de Jésus, en 1674, la mission de dire au monde l'amour et les plaintes de son Cœur ; mais, quatre siècles auparavant, Gertrude avait reçu de Jésus l'ordre d'écrire le livre qui révèle tout son Cœur. Dès lors, elle fut, et ce livre l'établit encore pour tous les siècles, la confidente la plus intime, l'évangéliste, entre toutes bien aimée, du Cœur de Jésus.

Le jour de la fête de saint Jean, le disciple que Jésus aimait fut montré à Gertrude dans l'éclat d'une gloire incomparable : " Mon très amoureux Seigneur, dit la Sainte à Jésus-Christ, d'où vient que vous me présentez, à moi indigne créature, votre disciple le plus cher ? - Je veux, répondit Jésus, établir, entre lui et toi, une amitié intime ; il sera désormais, dans le ciel, ton protecteur fidèle. "
S'adressant alors à Gertrude. Jean lui disait : " Epouse de mon Maître, venez : ensemble reposons notre tête sur la très douce poitrine du Seigneur ; en Elle sont enfermés tous les trésors du ciel. " Or, comme la tête de Gertrude était inclinée à la droite, et la tête de Jean à la gauche de la poitrine de Jésus, le Disciple bien aimé poursuivit : " C'est ici le Saint des Saints ; tous les biens de la terre et du ciel y sont attirés comme vers leur centre. "
Cependant, les battements du Cœur de Jésus ravissaient l'âme de Gertrude : " Bien aimé du Seigneur, demanda t elle à saint Jean, ces battements harmonieux, qui réjouissent mon âme, réjouirent ils la vôtre, quand vous reposâtes durant la Cène sur la poitrine du Sauveur ? - Oui, je les entendis, et leur suavité pénétra mon âme jusqu'aux moelles. - D'où vient donc que dans votre Evangile vous avez à peine laissé entrevoir les secrets amoureux du Cœur de Jésus Christ ? - Mon ministère, dans ces premiers temps de l'Église, répondit l'Apôtre bien aimé, devait se borner à dire sur le Verbe incréé, Fils éternel du Père, quelques paroles fécondes, que l'intelligence des hommes pût toujours méditer, sans en épuiser jamais les richesses ; mais aux derniers temps était réservée la grâce d'entendre la voix éloquente des battements du Cœur de Jésus. A cette voix, le monde vieilli rajeunira ; il sortira de sa torpeur, et la chaleur de l'amour divin l'enflammera encore. "

En un autre endroit de son livre, Gertrude nous fait entendre comme un écho de ces battements éloquents du Cœur de Jésus Christ.
La Sainte voyait ses compagnes se hâter d'aller à l'église, pour assister au sermon, et la maladie la retenait dans sa cellule : " Ah ! mon très cher Seigneur, dit elle en gémissant, comme j'irais de bon cœur au sermon, si je n'étais malade. - Veux tu, ma bien aimée, répondit Notre Seigneur, veux tu que je te prêche moi même ? - Très volontiers, " reprit Gertrude. Alors Jésus inclina l'âme de Gertrude vers son Cœur, et elle y discerna bientôt deux battements très doux à entendre : " L'un de ces battements, dit Jésus, opère le salut des pécheurs, le second, la sanctification des justes.
" Le premier parle sans relâche à mon Père, afin d'apaiser sa justice et d'attirer sa miséricorde. Par ce même battement, je parle à tous les Saints, excusant auprès d'eux les pécheurs, avec l'indulgence et le zèle d'un bon frère, et les pressant d'intercéder pour eux. Ce même battement est l'incessant appel que j'adresse miséricordieusement au pécheur lui-même, avec un indicible désir de le voir retourner à moi, qui ne me lasse pas de l'attendre.
" Par le second battement, je dis continuellement à mon Père combien je me félicite d'avoir donné mon sang pour racheter tant de justes, dans le cœur desquels je goûte des joies multiples. J'invite la cour céleste à admirer avec moi la vie de ces âmes parfaites, et à rendre grâces à Dieu, pour tous les biens qu'il leur a déjà donnés ou qu'il leur prépare. Enfin, ce battement de mon Cœur est l'entretien habituel et familier que j'ai avec les justes, soit pour leur témoigner délicieusement mon amour, soit pour les reprendre de leurs fautes et les faire progresser, de jour en jour, d'heure en heure.
" Aucune occupation extérieure, aucune distraction de la vue, de l'ouïe, n'interrompent les battements du cœur de l'homme ; ainsi, le gouvernement providentiel de l'univers ne saurait, jusqu'à la fin des siècles, arrêter, interrompre, ralentir, même pour un instant, ces deux battements de mon Cœur... "

V

C'était par ces révélations de son amour et par mille autres semblables, que Jésus avait accoutumé Gertrude à compter sur Lui comme un enfant compte sur sa mère.
Toute languissante et sans forces, Gertrude disait à Jésus : " Oh ! mon Maître, que deviendrai je ? Que ferez vous de moi ? - Comme une Mère console ses fils, répondit Jésus, ainsi je te consolerai. N'as tu pas vu, quelquefois, ajouta Notre Seigneur, une Mère caresser son enfant ? " Gertrude se taisait ; elle ne se souvenait pas de l'avoir vu. Notre Seigneur alors lui rappela que, cette année même, elle avait, une fois, rencontré une Mère qui caressait son fils, et il lui remit en mémoire trois choses qu'elle avait vues, à cette occasion, sans cependant y arrêter sa pensée :

" Et d'abord, disait Jésus, tu vis que la Mère invitait, à plusieurs reprises, le petit enfant à l'embrasser, et l'enfant ne put répondre à cette invitation qu'en faisant effort pour s'élever jusqu'au visage de sa mère. Ainsi, tu ne pourras qu'en te faisant violence arriver, par la contemplation, à goûter la douceur de mon amour.

" Tu remarquas ensuite que la Mère provoquait et tenait en éveil la volonté de l'enfant, en lui disant : Veux tu ceci ? et puis : Veux tu cela ? sans pourtant lui donner aucune des choses qu'elle semblait lui offrir. Ainsi, Dieu tente quelquefois les hommes en proposant à leur acceptation des peines, des épreuves auxquelles il ne veut pas cependant les soumettre : cette acceptation, néanmoins, suffit à Dieu, et elle rend l'homme digne des récompenses éternelles.

" Enfin, tu as pu observer qu'aucun des témoins ne comprit le langage de l'enfant : seule, la Mère entendit ce que voulaient dire les mouvements de ses petites mains, ou les sons inarticulés de sa voix. Ainsi, Dieu seul voit et comprend l'intention de l'homme dans ses œuvres ; d'après elle, il le juge, et ses jugements sont bien différents de ceux des hommes, qui ne voient que l'extérieur. "

Une nuit, Gertrude savourait, en songe, les délices d'un festin céleste. Quand elle fut réveillée, elle dit à Notre Seigneur, en lui rendant grâces : " Pourquoi, Jésus, me consoler ainsi, moi qui ne mérite aucun de vos dons, alors que tant d'autres sont tourmentés par des songes effrayants ! - C'est ma Providence paternelle qui permet ces troubles de leurs âmes durant le sommeil. Quand un de mes amis ne contrarie en rien, durant le jour, les convoitises naturelles des sens, et se prive ainsi lui même des biens célestes, je lui envoie, durant la nuit, des peines d'esprit, des terreurs, afin que ces souffrances lui fassent acquérir quelques mérites. - Mais, Seigneur, dit Gertrude, de quel mérite peuvent être, à vos yeux, des souffrances qu'aucune droite intention ne rapporte à votre service, et auxquelles la volonté répugne " Ma bénignité, répondit Jésus, en retire encore, pour eux, quelque profit ; et bien qu'une parure d'or et de diamants soit préférable, que de gens s'estiment heureux cependant de porter, à défaut d'autres, des bijoux de cristal et de cuivre ! "

Gertrude se demandait : Quelle des lumières surnaturelles qu'il a plu à Dieu de me donner pourrais je plus utilement communiquer aux âmes, pour leur édification ? Notre Seigneur, répondit à sa pensée : " L'homme devrait toujours se souvenir que moi, le Fils de la Vierge, je suis incessamment occupé à plaider, auprès de mon Père, la cause du genre humain. Et voici comment j'apaise sa justice. Quand c'est au cœur de l'homme que le mal pénètre, j'offre à mon Père, en expiation, mon Cœur immaculé. Si le mal est dans leurs œuvres, je présente à mon Père mes mains transpercées, et j'oppose ainsi, de diverses manières, mon innocence aux péchés de mes frères, afin que, s'ils le veulent, ils puissent aisément en obtenir le pardon. Je voudrais que mes élus, chaque fois que ce pardon leur est donné, se souvinssent, avec action de grâces, qu'ils doivent à mon intervention miséricordieuse une aussi prompte rémission de leurs fautes. "

Se jugeant indigne d'aller à la Table sainte, Gertrude conjura la bienheureuse Vierge et tous les Saints de lui donner part aux dispositions parfaites qui les avaient préparés eux-mêmes aux faveurs de Dieu. Elle pria, en outre, Jésus d'offrir pour elle à son divin Père la perfection des sentiments de son Cœur, à l'heure où son humanité pénétra dans le Ciel, pour y recevoir la parure de ses gloires éternelles.
La prière achevée, Gertrude se demandait, avec une certaine hésitation d'esprit, si sa demande serait bien accueillie et dans quelle mesure la miséricorde divine l'exaucerait. - " Pourquoi manques tu de confiance ? lui dit alors Jésus : l'effet de ta prière est que tu apparais aux yeux du Ciel entier ornée selon tes désirs. Quand un ami, sur la terre, peut prêter à son ami indigent un vêtement qui lui permette de paraître honorablement avec lui, ne s'empresse t il par de le faire ? Et moi, qui suis le Dieu tout puissant et tout bon, je ne le ferais pas ? "

Comment Gertrude eût elle pu se défier jamais de son Frère, de son Ami Jésus ? comment eût elle pu ne pas tout espérer de son infatigable amour ?

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