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Le cœur de Sainte Gertrude
un cœur selon le Cœur de Jésus
Jésus est doux, comme il est humble : la bénignité de Dieu s'est montrée sur la terre, quand Jésus y est apparu [25] ; le cœur de Gertrude devait donc, pour plaire à Jésus, reproduire aux yeux de Dieu et des hommes, la bénignité de son Cœur.
Les leçons de ce très doux Maître la prémunirent contre les écueils de la colère, de l'irritation, de la rancune. L'iniquité des pécheurs, l'imperfection des justes, vues à la lumière des enseignements divins, excitèrent sa pitié, au lieu de soulever son indignation : elle sut reprendre sans aigreur, et, mieux instruite du prix des œuvres de charité, elle se sentit disposée à tout faire, à tout souffrir, pour aider et consoler le prochain.
I
La Sainte priait, un jour, pour des misérables qui, après avoir injustement lésé les droits de sa communauté, menaçaient encore de faire plus de tort à la maison. Notre-Seigneur se montra alors à Gertrude : il avait un bras douloureusement replié et tordu ; les nerfs en semblaient tout rompus. Or, Jésus dit à son épouse : " Considère quelle souffrance me causerait celui qui frapperait maintenant, à coups redoublés, sur ce bras endolori. C'est pourtant la peine que me font ceux que j'entends parler impitoyablement des gens qui vous persécutent : ils oublient, en effet, que ces misérables perdent leurs âmes et que, d'ailleurs, ils sont mes membres. Ceux, au contraire, qui me prient de toucher leur cœur et de les convertir ; ceux qui les exhortent doucement à réparer leurs torts, ceux là, comme autant de médecins habiles et charitables, pansent mon bras malade, y répandent une liqueur onctueuse, et d'une main délicate ramènent, peu à peu, les muscles à leur position première. "
Surprise de cet excès de bénignité divine, Gertrude dit à Jésus : " Très doux Seigneur, comment pouvez-vous appeler votre bras, de telles gens, si indigne de cet honneur ? - Je les appelle ainsi avec vérité, parce qu'ils sont du corps de l'Église, dont je m'honore d'être le chef. - Mais n'en ont-ils pas été détachés par l'excommunication, solennellement portée contre eux, à cause de leurs brigandages ? - Il est vrai qu'ils sont excommuniés ; mais comme ils peuvent encore recevoir l'absolution de l'Église, je les considère comme rattachés à moi par ce lien, et l'intérêt de leurs âmes éveille en moi des sollicitudes inexprimables : je désire avec une indicible ardeur que ces malheureux se convertissent. "
Gertrude pria Jésus de préserver le couvent des malheurs plus grands, dont ces gens le menaçaient : " Je le ferai, répondit Notre-Seigneur, si vous reconnaissez, dans l'humilité de votre cœur, que vous méritez ces châtiments de ma bonté paternelle ; mais si votre orgueil s'élève et s'irrite contre ces malheureux, je les laisserai, par un juste jugement, prévaloir contre vous et vous molester encore. "
Tandis que Gertrude priait pour une âme imparfaite, elle vit Jésus paré, du côté droit de son corps, de vêtements royaux, tandis que son côté gauche était tout plein d'ulcères. Le côté droit représentait les âmes saintes ; le côté gauche, les âmes imparfaites. Prier pour les âmes déjà parfaites ou avancées dans la vertu, c'est parer Jésus d'ornements éclatants : critiquer les âmes imparfaites ; reprocher durement à ces âmes leurs défauts, leurs misères spirituelles, c'est frapper, c'est entrouvrir avec furie les ulcères de Jésus-Christ.
Notre-Seigneur donna ainsi à son épouse l'intelligence de la vision, et il ajouta : " Plût à Dieu que l'on voulût bien panser et guérir les plaies de mon Église, qui sont mes plaies, en guérissant les misères des âmes imparfaites. L'ulcère doit être d'abord touché avec précaution : ainsi faut il traiter d'abord avec douceur, reprendre amicalement l'âme dont on veut corriger les défauts, et n'en venir à la rigueur qu'après avoir acquis la certitude que la douceur demeurerait infructueuse. "
II
" Combien, disait encore Jésus, n'ont aucune compassion de mes plaies ! Ils voient les défauts du prochain, et en profitent aussitôt pour le vilipender. Ils ne songent même pas à lui adresser une salutaire parole de correction : ce serait, pensent ils, s'exposer ou prendre trop de peine, et leur excuse est celle de Caïn : - Je ne suis pas chargé de le garder. - Ceux là mettent sur mes ulcères un appareil qui les envenime, et y fait naître et fourmiller les vers [26]. Une bonne parole eût, peut être, guéri leur frère : en s'abstenant, ils laissent grandir leurs défauts.
" D'autres font connaître aux supérieurs les défauts de leurs frères ; mais ils s'indignent, si la correction est légère ou se fait attendre, et prennent la résolution de ne plus donner aux supérieurs des avis, dont il leur semble qu'on fait trop peu de cas. En même temps, ils se permettent de juger sans miséricorde le malheureux, dont ils prétendaient vouloir la guérison, et ne lui disent pas un mot qui le ramène vers le bien. - Ceux-là mettent aussi un appareil sur mes ulcères ; mais sous cet appareil, leur main hypocrite se cache, et elle introduit et agite dans mes plaies un trident acéré qui les déchire.
" D'autres pourraient corriger le prochain : ils négligent de le faire, non par malice, mais par insouciance : ceux-là me contristent comme si, passant près de moi, ils foulaient mon pied sous leur pied.
" Quelques-uns cherchent à corriger ; mais ils oublient trois règles importantes : - pour corriger efficacement, il faut d'abord que la sérénité du visage, la charité des paroles et des procédés préparent les voies à la correction. L'on doit, en second lieu, garder secrètes les fautes commises, ou ne les révéler qu'à ceux qui doivent les connaître, soit pour aider à la correction, soit pour se soustraire à l'influence d'un mauvais exemple. Enfin, quand l'heure favorable de la correction est venue, on doit la faire, sans respect humain, sans réticences timides, ayant uniquement en vue la gloire de Dieu et le salut des âmes.
" Il faut savoir fermer les yeux sur des manquements légers. Que de fois n'arrive-t-il pas aux petits enfants de se disputer, en badinant : une certaine animation se mêle à leur jeu ; mais ce n'est pas de la colère. Que fera le bon père de ces enfants, s'il est témoin de leurs disputes ? Le plus souvent, il dissimulera, il rira. Sa conduite changerait si, tout à coup, l'un des enfants se courrouçait et menaçait ou frappait durement son frère. Ainsi, je dissimule, tous les jours, moi qui suis le Père des miséricordes : et pourtant, j'aimerais mieux la paix, l'harmonie parfaite. "
III
Ceux qui connurent Gertrude attestent que toute sa conduite fut réglée sur ces leçons de Jésus-Christ : les cœurs les plus durs s'attendrissaient, dès qu'ils avaient consenti à l'entendre : sa bénignité lui avait conquis, selon la parole évangélique, un empire absolu sur les volontés les plus rebelles [27].
Douce et affectueuse envers les méchants, Gertrude prodiguait à ses compagnes les témoignages d'un amour tout maternel ; et pour exciter ce zèle de sa charité, Jésus lui faisait connaître de quel prix est à ses yeux une œuvre, en apparence sans valeur, dès que la charité fraternelle l'inspire :
Gertrude s'était levée, malgré ses infirmités, pour réciter les Matines, et déjà elle avait achevé un nocturne, lorsqu'une Sœur, malade elle aussi, arriva près d'elle. Notre Sainte s'offrit à recommencer les Matines, et le fit avec une dévotion nouvelle. La Messe suivit : or, Gertrude se vit, tout à coup, parée d'une tunique étincelante de diamants : Jésus la récompensait de sa charité pour la religieuse infirme, et la tunique avait autant de diamants que le nocturne renfermait de paroles.
La vue de cette parure extérieure raviva au cœur de Gertrude le sentiment de son indignité : elle se souvint de plusieurs fautes, qu'elle n'avait pu découvrir au confesseur, alors éloigné du monastère, et comme elle s'affligeait de ne pouvoir les accuser avant la communion : " Pourquoi, lui dit Jésus, t'occuper de ces négligences, alors que tu te vois toute enveloppée dans cette riche parure de la charité : ne sais-tu pas que la charité efface tous les péchés ? - Eh ! quoi, reprit Gertrude, n'ai-je plus dans l'âme la tache de ses fautes, dont elle me paraît encore souillée ? - Non, répondit Jésus-Christ, la charité les efface, elle les détruit ; bien plus, comme le soleil pénètre et illumine le cristal, ainsi la charité fait resplendir l'âme, et elle ajoute à ses richesses un trésor de mérites nouveaux. "
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