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Le cœur de Sainte Gertrude
un cœur selon le Cœur de Jésus
Nous avons vu la très sainte Vierge préparer à Jésus le cœur de Gertrude en y semant des violettes : du cœur de Gertrude, en effet, comme du Cœur de Jésus, s'exhale le parfum de l'humilité. Toutes ses paroles le respirent.
I
" O Dieu de ma vie, quels déserts, quels chemins âpres et rocailleux n'avez vous pas dû parcourir, je veux dire combien de résistances de ma volonté à votre grâce n'avez vous pas dû surmonter, pour arriver enfin jusqu'à la vallée de ma misère !
" D'où vient, ô mon Dieu, que vous vous humiliez ainsi, jusqu'à me prodiguer les dons de votre bonté ? Vous voulez que j'expérimente en moi même la vérité des paroles que vous adresse saint Bernard : - Vous poursuivez ceux qui vous fuient, vous vous représentez aux regards de ceux qui déjà vous ont tourné le dos ; vous implorez, et l'on vous méprise, et pourtant aucune confusion, aucun mépris ne peuvent rebuter, ne peuvent lasser votre amour !
" O trop grande douceur de mon Dieu ! mes graves péchés, mes crimes multiples vous contristent, je le vois, plus qu'ils ne vous irritent. Vraiment, pour supporter ainsi mes misères, vous avez dû dépenser, ce me semble, plus de trésors de bénignité et de patience qu'au temps où vous supportâtes, avec un si tendre amour, la compagnie du traître Judas.
" Vous savez, ô mon Dieu, le sujet de ma plus amère tristesse, de ma confusion la plus profonde ; c'est mon infidélité, ma négligence, mon irrévérence, mon ingratitude, dans l'usage de vos bienfaits : oui, ne m'eussiez vous donné, à moi si indigne, qu'un fil d'étoupe, j'aurais dû vous témoigner plus de révérence et d'amour, que je n'ai fait pour tant de grâces.
" O mon Dieu, qu'est devenue votre sagesse ? Quel amour étrange vous fait ainsi oublier votre dignité ? Quelle ivresse, si je l'ose dire, vous trouble, pour que vous alliez chercher, jusqu'aux extrêmes frontières de sa bassesse, une aussi vile créature et l'unissiez à vous ?... Ah ! vous voulez montrer à tout homme quelle confiance il doit avoir en votre amour ; il ne s'en trouvera, en effet, aucun qui, plus que moi, déshonore les dons de Dieu et scandalise ses frères. "
A chaque page du livre de Gertrude, on rencontre de semblables paroles. Souvent même, plus impitoyable encore contre elle-même, elle descend dans des abîmes d'humilité où l'on ose à peine la suivre du regard.
II
Les actes de Gertrude ne manifestaient pas moins énergiquement que ses paroles l'humilité de son cœur :
" Abbesse du monastère pendant quarante ans, écrit une de ses compagnes, nous la vîmes toujours assidue à visiter et à servir les infirmes ; elle les récréait comme une Mère récrée ses enfants, et descendait, pour eux, jusqu'aux plus vils offices. Elle était la première à balayer la maison : longtemps même, elle demeura chargée seule de ce travail et en porta le fardeau, jusqu'à ce que l'exemple de son humilité eût vaincu la répugnance qu'avaient les Sœurs à le partager. "
L'auteur du premier livre des Insinuations fournit une preuve plus décisive encore de l'humilité de Gertrude : " Elle, dit il, dont les plus sages consultaient la sagesse ; elle, si versée dans la connaissance des Ecritures, elle demandait, en toutes choses, l'avis des autres, prête à poursuivre, à suspendre, à abandonner ses projets, à approuver ses propres pensées ou à les condamner, selon que les autres approuvaient ou condamnaient ; et à peine arrivait il quelquefois qu'elle jugeât devoir préférer son sentiment au sentiment d'autrui.
" Gertrude ne cachait pas les grâces qu'elle recevait de Dieu : elle aimait, au contraire, comme elle nous l'apprend, à les communiquer, non seulement aux directeurs de son âme, mais à plusieurs autres, et cela par un principe de très pure humilité. Intimement convaincue, en effet, que nul n'était plus indigne qu'elle de ces faveurs, elle ne doutait pas qu'elles ne fussent mises en son âme uniquement pour être semées, comme un grain précieux, en de meilleures terres. C'était déshonorer les dons de Dieu, que les laisser enfouis dans la sentine, dans l'égout de son cœur, et ils ne commençaient, pensait elle, à fructifier pour leur Maître, que du jour où elle les tirait de ce cœur, pour les déposer en un autre plus digne de les recevoir. "
De là le zèle qu'elle mit à écrire ou à dicter les quatre derniers livres des Insinuations, et beaucoup d'autres ouvrages que nous ne possédons plus. Elle y répugna d'abord, par un instinct naturel et par l'effet d'une humilité commune ; mais une humilité plus parfaite surmonta cette répugnance. Arrivée à la fin de ces travaux, Gertrude répétait souvent une parole vraiment embaumée et d'humilité et de charité : " Si je suis, après ma mort, disait elle, jetée, pour mes péchés, en enfer, il m'y restera une joie : ce sera la pensée qu'en lisant mes écrits, d'autres hommes loueront mon Dieu, et que ses grâces, stériles en moi, produiront chez d'autres d'heureux fruits. "
C'était une des industries de l'humilité de Gertrude, de ne pas lutter directement contre les imaginations d'orgueil ou de vanité. Une imagination semblable venait elle se mêler à ses oraisons ou à ses bonnes œuvres, Gertrude se disait à elle même : " Il est vrai qu'à toutes mes misères s'ajoute celle de l'orgueil ; mais il me demeure une consolation : peut être qu'en me voyant bien agir, une âme sera portée à imiter mes actions sans imiter mon orgueil, et Dieu sera glorifié, il recueillera du moins ce fruit de ma stérilité. "
III
L'humilité de Gertrude n'avait pas grandi en un jour : la généreuse vierge avait conquis cette vertu par des luttes quotidiennes, et les leçons de Jésus Christ l'avaient guidée et soutenue.
Jésus laissait à Gertrude des infirmités spirituelles qui sauvegardaient l'humilité :
Cédant aux instances de Gertrude, une pieuse femme priait depuis quelque temps pour elle, quand un jour, Notre-Seigneur lui dit : " Ces défauts, dont se plaint ma bien-aimée, lui sont très profitables. Je répands, tous les jours, dans son âme, une telle abondance de grâces, que je dois, pour préserver son infirmité humaine des atteintes de la vanité, en cacher plusieurs à ses yeux, sous le nuage de ces légers manquements. Le fumier féconde la terre ; le sentiment qu'une âme a de son infirmité fait germer en elle la reconnaissance, et chaque fois qu'elle s'humilie ainsi de ses fautes, je lui donne une grâce qui les détruit : je change, peu à peu, les défauts en vertus, et l'âme se surprendra un jour dans une lumière sans ombre. "
Jésus privait Gertrude de ses faveurs intimes, et lui exposait ainsi le motif de cette soustraction douloureuse : " C'est pour le salut de ton âme que je t'élève, par la contemplation, à la connaissance de mes secrets divins, et c'est aussi pour ton salut que je t'exclus de ces communications familières. Quand je t'élève, je veux t'enseigner que tu peux beaucoup comprendre et beaucoup faire par ma grâce. Quand je t'abaisse, je veux t'enseigner que tu n'es rien, et ne peux rien de toi même. "
Jésus montrait à Gertrude comment en lui seul est notre suffisance, ainsi que parle saint Paul ; comment nous devons demeurer en lui, nous revêtir incessamment de lui, pour plaire à Dieu :
Tenant, un jour, son Cœur dans ses mains, il le présentait à Gertrude et lui disait : " Vois mon très doux Cœur, l'harmonieux instrument dont les accords ravissent la Trinité sainte : je te le donne, et comme un serviteur fidèle et empressé, il sera à tes ordres, pour suppléer à tes impuissances. Use de mon Cœur, et tes œuvres charmeront le regard et l'oreille de Dieu. "
Gertrude hésitait à le faire ; Jésus triompha de ses appréhensions, en éclairant davantage son humilité :
Devant une assemblée honorable, lui dit il, un homme doit chanter ; mais sa voix est aigre et fausse : à peine il peut tirer de sa poitrine quelques sons qui ne blessent l'oreille. Or, tu es près de lui ; tu as, je le veux, une voix flexible, limpide, éclatante ; tu peux lui donner ta voix ou chanter à sa place tu désires le faire ; il connaît ton désir : ne t'indignerais tu pas contre lui, s'il refusait de répondre à tes avances ? Ainsi, je connais ta misère, et mon Cœur y peut suppléer ; il désire ardemment le faire, c'est pour lui une vive joie : tout ce qu'il demande, c'est que tu lui en confies le soin, sinon par une parole, du moins par un signe quelconque de ta volonté. "
C'était déjà faire comprendre à Gertrude que Dieu ne trouve pas en nous, mais en lui même, le mobile des épanchements de sa bonté. Jésus lui révéla mieux encore cette vérité où l'humilité trouve sa racine la plus profonde :
Un jour, que Gertrude découvrait dans son âme, à la lumière de Dieu, des misères jusqu'alors moins aperçues : " Seigneur, s'écria-t-elle, sous l'impression de l'horreur dont la vue de sa difformité l'avait pénétrée ; Seigneur, comment pourrai je vous plaire jamais, avec tant de taches dans mon âme ; et combien d'autres encore l'œil pénétrant de votre divinité n'en doit il pas discerner ! Gertrude entendit aussitôt cette courte réponse : " L'amour fait la complaisance, " et elle comprit ainsi : " L'amour, même entre les hommes, domine souvent un cœur au point de lui rendre aimable, bien qu'il soit difforme, l'objet auquel il s'attache : cette affection va même, quelquefois, jusqu'à faire désirer à l'ami, comme si c'était un bien pour lui, de partager la difformité de son ami. Or, Dieu est l'amour même : il trouve dans cet amour le secret de nous aimer, malgré nos difformités. "
Jésus protégeait encore Gertrude contre les assauts de l'orgueil, en lui disant le motif des faveurs plus spéciales qu'il semblait réserver pour elle :
" C'était un jour de fête, raconte notre Sainte : ne pouvant aller communier, retenue que j'étais par une maladie, je rappelai à ma mémoire les bienfaits de mon Dieu. La vue de ces grâces me fit appréhender que le vent de l'orgueil, passant sur mon âme n'y desséchât la rosée de la miséricorde : je priai Notre-Seigneur de me donner une lumière qui me prémunît contre la vanité, et voici la leçon que je reçus de sa bonté paternelle :
" Dans une famille où de nombreux enfants ont une vigueur, une beauté parfaites, se trouve quelquefois un enfant plus jeune, au tempérament débile. N'est il pas vrai que le père de famille aura compassion de cet enfant, qu'il lui témoignera plus tendrement son affection par des caresses et de petits présents, auxquels ses frères n'auront point de part ? "
Jésus me dit encore : " Tant que tu persévéreras à te considérer comme plus imparfaite que les autres, je ne cesserai pas d'épancher sur ton âme les flots de mes tendresses divines. "
IV
Ce n'étaient pas encore là toutes les leçons de Jésus-Christ : Gertrude apprenait de lui que l'orgueil ferme à la grâce l'entrée de l'âme, tandis que l'humilité l'incline vers elle et l'y introduit :
Elle priait pour une âme qui désirait goûter les consolations divines, Jésus lui répondit : " Cette âme doit s'accuser elle-même, si la douceur de ma grâce n'arrive pas jusqu'à elle. Je la vois attachée à ses idées, obstinée dans ses jugements. C'est l'effet d'un tel orgueil de paralyser, dans l'âme, le sens qui perçoit le parfum de l'amour divin. Vainement de suaves odeurs s'exhaleraient près d'un homme, si ses narines obstruées étaient incapables de les aspirer. "
Une âme vraiment déterminée à servir Dieu s'était recommandée aux prières de Gertrude : - " Dis-lui de ma part, répondit Notre-Seigneur, que si elle désire être unie pleinement à moi, elle doit se construire, à mes pieds, un nid formé des feuilles de sa bassesse et des palmes de ma dignité : là, elle devra se souvenir toujours que, sans la grâce de Dieu, l'homme est prompt à faire mal et lent à bien faire. Elle songera que ma miséricorde paternelle est cependant toujours prête à recevoir amoureusement le pécheur qui se repent et veut retourner à moi. La confiance lui donnant ainsi des ailes pour sortir de son nid, elle pourra s'élever vers mon Cœur, et y célébrer, par des chants d'action de grâces, les nombreux bienfaits qu'elle a reçus de ma bonté. Peut-être pourra-t-elle ensuite monter plus haut, et contempler la face de ma divinité ; mais comme la vie présente n'est point faite pour résider longtemps sur ces hauteurs, elle devra bientôt replier ses ailes et redescendre jusqu'à son nid pour s'y reposer dans l'humilité, et attendre que la confiance revienne l'élever jusqu'à mon Cœur, et la contemplation l'exalter jusqu'à ma divine face. "
Gertrude priait pour une autre âme qui s'était recommandée à elle, et directement, et par intermédiaires, avec une humilité très profonde : la Sainte vit Jésus s'incliner vers cette âme, l'inonder d'une splendeur céleste et répandre en elle toutes les grâces qu'elle avait espéré obtenir par l'intercession de Gertrude. En même temps, Notre-Seigneur disait : " L'humilité m'est chère, et quand une âme se recommande humblement aux prières d'une autre, espérant obtenir mes grâces par son intervention, je l'exauce indubitablement, selon ses désirs, alors même que l'intercesseur ne songerait pas à prier pour elle. "
Gertrude, considérant ses propres misères, fut tout à coup tellement frappée de leur nombre et de leur gravité, qu'elle eût voulu se dérober à la lumière, s'anéantir dans un abîme de ténèbres. Or, comme elle s'humiliait ainsi, elle voyait Jésus descendre vers elle avec de telles marques d'amour, que les Anges et les Saints semblaient en être saisis d'admiration. Et Jésus, comme pour répondre à leur étonnement, disait : " Je ne puis m'empêcher de la suivre ; son humilité captive mon Cœur et l'attire à soi par des liens que je ne puis rompre. "
Mais la plus efficace, peut-être, des leçons d'humilité que Jésus donnait à Gertrude, se trouvait dans la délicatesse divine des procédés de son amour. Jésus, le plus souvent, semblait ne pas voir cette difformité qui faisait gémir son épouse, et le noble cœur de Gertrude s'en souvenait d'autant plus que le Cœur de Jésus voulait l'oublier davantage.
Les traits suivants révèlent tout entière la noblesse des procédés de Jésus :
Aux approches de la Saint-Barthélémy, Gertrude se laissa surprendre par une impression de tristesse et de légère impatience, qui eut pour effet d'assombrir son âme et de lui dérober la vue de son Bien-aimé. Le samedi suivant, la miséricordieuse intervention de Notre-Dame tempéra cependant sa peine, et le lendemain, Notre-Seigneur lui témoigna la tendresse d'affection, dont il l'avait toujours favorisée.
Mais alors s'éleva dans le cœur de la Sainte un tel mouvement d'indignation contre elle-même, à la vue de la multitude de ses défauts et au souvenir de son acte d'impatience, que, désespérée en quelque sorte, elle disait à Jésus : - O miséricordieux Seigneur, mettez donc fin à mes misères, car, pour moi, je les laisse envahir mon âme, au lieu de les contenir.
Or, Jésus, compatissant à son affliction, montra à Gertrude un jardin fort étroit, environné d'une haie d'épines. Des fleurs nombreuses et variées y croissaient de toutes parts, et sur ces fleurs des abeilles avaient déposé quelques rayons de miel. - Consentirais-tu, dit Notre-Seigneur à son épouse, à m'abandonner pour jouir de la vue de ce parterre, de ces fleurs et de la saveur de ce miel ? - Non certes, ô mon Dieu, répondit Gertrude.
Jésus exposa ensuite à ses regards un autre petit jardin, au sol marécageux, dont les fleurs rares croissaient à grand'peine dans un gazon maigre et jauni : - Et cet autre jardin, dit Jésus, le préférerais-tu à ton Dieu ? - Ah ! répondit Gertrude, en se couvrant le visage avec horreur, loin de moi la pensée de préférer à Vous, qui êtes le seul bien vrai, stable, éternel, aucune de ces choses viles et périssables.
- Et pourquoi donc, reprit alors Jésus, laisser entrer dans ton âme ces sentiments de défiance ? Pourquoi douter que tu sois dans la charité, alors que tes sentiments sont une preuve du contraire ? Pourquoi te désespérer, à l'occasion de tes péchés, quand tu sais que la charité suffit à en détruire la multitude ? Tu pourrais vivre commodément, en jouissant de l'honneur mondain et des satisfactions honnêtes du cœur et des sens, et pour moi tu les méprises ; car cette vie douce et commode, je te l'ai montrée, sous l'image des deux jardins.
- Hélas ! dit Gertrude, n'est ce point peut-être aussi à cause de leurs étroites limites, que j'ai méprisé le jardin de la vanité et le jardin des plaisirs sensuels ?
- Il est vrai, répondit Jésus, que ma bonté ingénieuse manifeste aux élus, afin qu'ils les méprisent plus aisément, le peu de valeur des biens terrestres.
Un autre jour, remettant devant ses yeux la multiplicité des bienfaits dont l'avait comblée la libéralité divine, et se reconnaissant très indigne du moindre de ces dons, Gertrude se reprochait amèrement de n'avoir retiré aucun fruit des largesses de Dieu : " J'aurais dû, se disait-elle, mettre à profit ces grâces pour m'avancer dans la vertu ; j'aurais pu, du moins, en remercier Dieu, ou les révéler à d'autres âmes, pour les édifier et leur faire mieux connaître la bonté du Seigneur : et je n'ai rien fait de cela ! "
La miséricorde de Jésus consola ainsi Gertrude : " En communiquant mes dons aux élus, je n'exige pas toujours qu'ils retirent de chacun tous les fruits qu'ils pourraient produire : une telle exigence accablerait l'infirmité humaine. Mais, cédant à la violence de l'amour, qui me presse de prodiguer aux hommes mes biens, j'ajoute incessamment quelques grâces nouvelles aux grâces précédentes, afin de suppléer, par ces dons gratuits, aux fruits qui naîtraient de la généreuse correspondance de l'homme, et de lui acquérir ainsi, par une voie toute de miséricorde, une mesure plus grande de gloire et de joie éternelles. "
La maladie empêchait Gertrude de chanter au chœur : elle s'y rendait, toutefois, et prêtait l'oreille au chant des Sœurs, méditant, selon son pouvoir, les paroles de l'Office. Ce n'était pourtant qu'à grand'peine qu'elle y appliquait son esprit, et cette impuissance était pour elle un sujet de tristesse et de découragement ; de sorte qu'il lui arrivait souvent de dire au Seigneur, en gémissant : " O mon très aimable Maître, quelle vie inutile que la mienne ! Que fais-je là, pour vous, assise, muette et à peine capable de saisir le son d'une ou deux paroles ? " Jésus semblait ne pas l'entendre ; mais, un jour, il répondit ainsi à sa plainte :
" Et toi, ne saurais tu pas gré à un ami qui, une ou deux fois, t'offrirait un doux et fortifiant breuvage, objet de tes désirs ? Les quelques paroles que tu prononces ou que tu considères me sont, sache le bien, encore plus agréables. "
À l'Évangile, elle hésitait à se lever, tant elle se sentait accablée de lassitude : puis, elle se reprocha cette hésitation comme une lâcheté. A quoi bon, pensait-elle, se ménager ainsi, alors que tu n'as plus espérance de recouvrer la santé ? Gertrude interrogea cependant Notre-Seigneur à ce sujet, et elle reçut cette réponse : " Lorsque pour mon honneur tu fais une chose qui est au dessus de tes forces, je t'en sais gré, comme si cet acte était nécessaire à ma gloire. Quand, au contraire, avec droite intention, tu épargnes ton corps, je t'en sais gré, comme si tu donnais à mes propres membres un soulagement nécessaire. "
" Oh ! mon Maître, s'écriait Gertrude, entre tant de miracles que votre amour opère, j'en sais un de bien grand : c'est que la terre me supporte, moi, pécheresse indigne ! - Oh ! oui, répondit aussitôt Jésus, très volontiers et du reste avec justice, la terre doit s'offrir à soutenir tes pas, puisque le ciel lui même attend, avec une impatience indicible, l'heureux instant où tes pieds fouleront ses parvis. "
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