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Le cœur de Sainte Gertrude
un cœur selon le Cœur de Jésus
Gertrude était convertie : les orateurs, les poètes de la Rome païenne ne séduisirent plus son oreille et n'occupèrent plus ses loisirs. Elle consacra à l'étude des Pères de l'Église, à la méditation de l'Ecriture sainte, toutes les heures qu'elle ne donnait pas à la prière ou au travail de la communauté religieuse. Bientôt la théologie mystique n'eut pas de secrets pour elle ; Dieu lui apprit à pénétrer le sens le plus caché des livres inspirés, et elle put instruire les docteurs eux mêmes, qui recouraient à ses lumières. Gertrude se considérait, du reste, comme une dépositaire des trésors divins, obligée de les dispenser à tous ceux qui vivaient près d'elle, et non contente de communiquer à chacun les lumières qui lui venaient du ciel, aux heures de l'étude ou de la prière, elle en gardait le souvenir dans des livres écrits de sa main.
En même temps, Jésus poursuivait le travail sanctificateur qui devait lui préparer un séjour délicieux dans le cœur de Gertrude. Avec elle Jésus travaillait tous les jours ; mais il y eut des journées solennelles, dont Gertrude garda le souveniré : ce furent d'abord la veille de l'Annonciation de Notre Dame, 24 mars 1247, et un autre jour, dans l'intervalle de Pâques à l'Ascension de la même année.
I
" Entre toutes les grâces que je reçus de vous, ô Lumière de mon âme, à l'heure de votre première apparition, il en est une d'un plus grand prix que les autres : jusque là, je n'avais eu aucun souci de considérer l'intérieur de mon cœur, mais dès lors j'y arrêtai mes regards, et votre lumière m'y fit discerner bien des choses, que votre sainteté ne pouvait tolérer ; mon intérieur m'apparut même, à cause du désordre qui y blessait partout le regard, tout à fait indigne de vous servir de demeure. Et pourtant, ma laideur ne vous rebuta pas, mon Jésus très aimant, et dans les communions fréquentes des jours qui suivirent, je vous voyais sensiblement présent, bien que dans une sorte de demi jour, comme est la lueur de l'aurore.
" Vous vouliez, par cette aimable condescendance, m'encourager à poursuivre le travail qui devait me disposer à jouir pleinement de votre présence et de votre amour.
" Je m'étais à peine mise à l'œuvre, quand, la veille de l'Annonciation de Notre Dame, un dimanche, après les Matines, vous daignâtes me visiter et me combler des bénédictions de votre douceur, moi si indigne de telles faveurs.
" Comment dirai je les grâces de votre visite ? Je ne trouve aucune parole qui les puisse exprimer : je vous immolerai donc, dans le secret du cœur, une hostie de louanges, vous conjurant de faire expérimenter souvent à vos élus et à moi même, la douceur d'une union et d'une joie que j'avais ignorées jusqu'à cette heure. Tout, dans ma vie passée, montre clairement que ce fut un don gratuit de votre amour.
" Ainsi vous travaillez, avec une merveilleuse suavité, à détacher mon cœur de tout, pour l'attirer à vous.
II
" Un autre jour, c'était entre la Résurrection et l'Ascension du Seigneur, assise dans le jardin, près d'un bassin, je m'arrêtai à considérer les agréments de ce lieu. J'étais charmée de la transparence des eaux, de la fraîcheur des ombrages ; j'aimais plus encore le vol joyeux des nombreux oiseaux et particulièrement des colombes, qui allaient et venaient autour de moi, et je préférais à tout le reste le mystère, la paix de ma retraite.
" Vous dîtes alors à mon âme, ô Jésus, auteur de toutes les vraies joies : " Si, par la reconnaissance, tu faisais remonter jusqu'à moi les eaux de mes grâces ; si, grandissant dans la vertu, tu te parais de bonnes œuvres comme d'une riche verdure ; si, libre de tout lien terrestre, tu prenais, comme une colombe, ton essor vers les régions célestes, pour y demeurer avec moi, loin des bruits du monde, tu me préparerais, tu me donnerais dans ton cœur un séjour plus délicieux que ne saurait l'être le plus charmant jardin. "
" Tout le jour, mon esprit demeura occupé de ces paroles. La nuit venue, je m'étais agenouillée pour faire les dernières prières avant le sommeil, quand je me souvins, tout à coup, de la sentence évangélique : " si quelqu'un m'aime et qu'il observe ma parole. mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui et nous fixerons chez lui notre demeure. " Or, en même temps, mon cœur de terre, mon cœur de boue sentit que vous arriviez en lui, que vous étiez en lui, ô mon Dieu, mon unique bien aimé.
" Qui me donnera que de mes yeux s'échappe un océan de larmes sanglantes, pour laver cette sentine de ma bassesse, que vous avez choisie pour y habiter, ô dignité souveraine ! Qui me donnera d'arracher, pour une heure, ce cœur de ma poitrine, pour le jeter, mis en pièces, dans des braises vives, afin que, purifié des taches qui le déshonorent, il devienne, non pas digne, mais moins indigne de vous servir de demeure ! "
Nous avons vu Jésus attirer à lui Gertrude, faire alliance avec elle, s'établir enfin dans son cœur. Il doit maintenant assimiler pleinement ce cœur à son divin Cœur et consommer l'union, dont saint Paul exprime la perfection, quand il dit : " Je ne vis plus, c'est Jésus qui vit en moi. "
Des faveurs nouvelles, dont la Sainte nous a tracé le tableau, manifestent par leurs vives couleurs ces opérations surnaturelles de la grâce. Gertrude en compte six principales : ce furent, d'abord, l'impression des plaies de Jésus dans son cœur : elle eut lieu durant l'hiver de l'an 1249 ; la transverbération de son cœur, le troisième dimanche de l'Avent 1254 ; - la venue transformante et déifiante de l'Enfant Jésus, dans son cœur, à la fête de Noël de la même année.
III
" La première, ou peut être la seconde année qui suivit ma conversion, pendant l'hiver, je trouvai dans un livre la petite prière suivante :
" Seigneur Jésus Christ, Fils du Dieu vivant, donnez moi d'aspirer à vous posséder : allumez en, dans mon cœur, le désir ardent, la soif ardente ; donnez moi de respirer en vous, très doux, très suave Jésus, et de diriger vers vous, bonheur suprême, tous les mouvements, tous les souffles haletants de mon cœur.
" Gravez avec votre précieux Sang, très miséricordieux Seigneur, gravez vos plaies dans mon cœur, afin que j'y puisse lire et vos douleurs et votre amour ; que le souvenir de vos blessures me demeure présent dans le secret du cœur, pour m'exciter à compatir à vos souffrances et activer en moi le feu de votre amour. Faites encore que toute créature me devienne insipide et que vous seul, Jésus, soyez doux à mon cœur. "
" Cette prière me plut et je la récitais souvent. Or, peu de temps après, durant le même hiver, j'étais assise au réfectoire auprès d'une Sœur, à laquelle j'avais confié le secret de plusieurs faveurs divines, et j'avais présente à l'esprit la petite prière, quand je sentis que Notre-Seigneur allait m'exaucer, malgré mon indignité ; et je compris, en effet, ô mon Dieu, que vous imprimiez distinctement dans mon cœur les stigmates de vos cinq plaies adorables ; et, malgré mes immenses démérites, votre bonté infinie conserve encore, à cette heure, dans mon cœur, l'impression de vos blessures.
" Plus tard, la septième année après ma conversion, aux approches de l'Avent, une personne, cédant à mes importunités, adressait, tous les jours à Dieu, devant un crucifix, cette courte invocation :
" O Seigneur très aimant, je vous en prie par votre Cœur ouvert, transpercez le cœur de Gertrude des flèches de votre amour, afin que, ne pouvant plus rien contenir de terrestre, il soit tout enveloppé et pénétré de votre action divine. "
" Or, peu de temps après, le troisième dimanche de l'Avent, pendant la messe et au moment de la communion, comme j'avançais vers l'autel, vous allumâtes vous même, ô mon Dieu, un tel désir en moi, que je fus contrainte de m'écrier au fond de l'âme : - Seigneur, je le confesse, je n'ai rien fait qui puisse me rendre digne de la moindre parcelle de vos dons, et néanmoins, j'ose le demander avec ardeur à votre bonté, ayez égard aux mérites des âmes ici présentes, et daignez transpercer mon âme d'une flèche de votre amour.
" Je compris aussitôt que ma prière était exaucée. Retournée à ma place, après avoir reçu le Sacrement de vie, et arrêtant mes yeux sur l'image du crucifix, peinte dans le sanctuaire, je vis s'échapper de la blessure du Côté un rayon brillant, acéré comme une flèche.
" Cette vue me remplit de joie ; mais le désir de mon âme ne fut pleinement satisfait que le mercredi suivant.
" La messe allait s'achever, le prêtre disait les paroles qui rappellent votre adorable Incarnation ; j'y étais peu attentive, et ce fut alors pourtant qu'à l'improviste votre flèche blessa mon cœur, tandis que vous disiez : " Je veux qu'il vienne à moi le flot de tes affections. "
" Vous ne l'ignorez pas, ô Dieu qui savez mes secrets, vos grâces ont toujours été, dans mon cœur, comme des diamants royaux perdus dans une vase immonde. Inspirez donc à celui qui lira cet écrit un sentiment de tendre compassion pour vous ; qu'il admire comment, pour le salut des âmes, vous avez consenti à laisser, jusqu'à cette heure, vos perles précieuses dans un tel égout et que, suppléant à mon insuffisance, il vous dise du cœur et des lèvres :
" O Père, ô Dieu de qui tout bien procède, vous méritez toute louange : à vous honneur, bénédiction et gloire ! "
" C'était l'anniversaire de cette heureuse et très sainte nuit, durant laquelle le ciel distilla sur l'univers la rosée de la divinité : je me trouvais avec mes sœurs, excitant mon âme à rendre des offices de servante à la glorieuse Mère de l'Enfant Homme Dieu, quand je compris qu'un tendre enfant, tout nouvellement né, était déposé dans mon cœur. Au même instant, je vis mon âme entièrement transformée : elle eut la couleur de l'enfant, s'il m'est permis d'appeler du nom de couleur ce qui ne peut être comparé à rien de visible, et j'eus une intelligence ineffable de ces paroles ravissantes : - Dieu sera tout en nous.
" Or, à ce moment, Jésus me disait : " Comme je suis, dans ma divinité, la figure de la substance de mon Père, ainsi tu seras l'image vivante de mon humanité, et comme le soleil communique à l'air sa propre clarté, ainsi je déifierai ton âme, en la pénétrant des rayons de ma divinité. "
" O puissance, ô miséricorde de Dieu, puissance, miséricorde vraiment infinies ! comment en un vase d'argile, en un vase que son propre choix destinait à l'ignominie, avez-vous renfermé l'inappréciable liqueur de vos grâces ? "
IV
Nous l'avons déjà fait observer, et sainte Gertrude le remarque elle même, ces faveurs merveilleuses, et d'autres dont la Sainte fut honorée, comme, par exemple, l'échange de cœur entre elle et Jésus, ces faveurs recèlent des opérations plus intimes, que l'œil ne peut voir : la Sainte les désigne, dans son langage mystique, par les mots d'attraction, d'union, d'inhabitation et de consommation. Or, rien n'empêche de considérer l'image de cette consommation dans la scène qu'on vient de lire. Le terme de la sainteté est bien d'être transformé pleinement en Jésus, et de participer ainsi, dans une mesure incompréhensible à la plénitude de sa filiation divine. De plus, Jésus nous donne clairement à entendre, dans l'Evangile, que l'humilité, la douceur, la simplicité de l'enfance, est l'humilité, la douceur, la simplicité de son Cœur : le terme de la sainteté est ainsi posé par Jésus Christ, quand il dit : " Celui là sera le plus grand dans le ciel, qui ressemblera le plus à cet enfant. " Jésus consommait donc son travail sanctificateur dans le cœur de Gertrude, quand, sous les formes de l'Enfant Dieu, il la transformait à l'image de son humanité et l'inondait des rayons de sa nature divine.
Observons enfin que ces grâces ne furent pas le travail de la sainteté, mais bien les récompenses successives des travaux accomplis et l'excitation à des labeurs nouveaux. Les faveurs divines couronnaient des vertus acquises et invitaient l'âme de Gertrude à la conquête de vertus nouvelles. La transformation qui fit du cœur de Gertrude le Cœur de Jésus, s'opéra lentement : elle n'était pas encore accomplie, lorsque, neuf ans après sa conversion, Gertrude écrivait : " J'ai vu mon cœur transformé ; " et de longues années plus tard, elle poursuivait avec Jésus ce grand ouvrage. Elle travaillait à faire de son cœur un cœur humble, un cœur doux, un cœur pur, un cœur abandonné au bon plaisir de Dieu et dévoré de zèle pour le salut des âmes, en un mot, un cœur modelé sur le Cœur de Jésus.
Gertrude nous fera assister elle même aux labeurs qui préparèrent et consommèrent enfin sa transformation ; mais elle nous dira d'abord quelle grande part la très sainte Vierge Marie eut à ce grand et bel ouvrage.
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