Foi et Contemplation

Sainte Gertrude

Sainte Gertrude

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Le cœur de Sainte Gertrude
un cœur selon le Cœur de Jésus

Chapitre 2 : La conversion de Gertrude

Gertrude avait atteint sa vingt cinquième année : ses vertus religieuses, toutes les belles qualités réunies de l'esprit et du cœur faisaient d'elle l'ornement et le trésor du monastère de Heldelfs : or, elle vit tout à coup, à la lumière de Dieu, ce que nul ne voyait, ce qu'elle n'avait pas soupçonné elle même : son âme lui apparut stérile, désordonnée, coupable, criminelle : Dieu l'invitait à se convertir.

I

Écoutons Gertrude raconter ce grand événement de sa vie :

" Que mon âme vous bénisse, ô Dieu mon créateur : que tout en moi chante vos miséricordes ! Avec quelle charité patiente n'avez-vous pas comme fermé les yeux sur ces années de mon enfance, de mon adolescence, de ma jeunesse, que j'ai dépensées si follement. Vraiment, n'ai je pas vécu comme si, païenne au milieu d'un peuple païen, j'eusse ignoré que vous êtes mon Dieu, et que vous récompensez les bons et punissez les méchants ? Telle était ma démence, jusqu'à la fin de ma vingt cinquième année, que je me serais peut être permis, sans remords, toute pensée, toute parole, toute action inconsidérée ou coupable, si votre miséricorde ne m'eût préservée de ces malheurs, soit en nourrissant dans mon cœur une horreur naturelle du mal et un goût naturel du bien, que vous y aviez mis de bonne heure, soit en exaltant le zèle de ceux qui veillaient sur moi et devaient me reprendre.

" Et pourtant, que n'aviez vous pas fait pour moi ? Dès ma cinquième année, vous m'aviez introduite, au milieu de vos amis les plus dévoués, dans le sanctuaire de la vie religieuse : ne devais je pas employer tous mes instants à vous bénir ? Hélas ! ma vie si négligente, ma vie si coupable eût, s'il était possible, diminué votre divine béatitude et obscurci votre gloire, que je devais m'efforcer d'accroître à chaque instant. Mon cœur, par votre grâce, déplore ces égarements, et vous seul connaissez l'amertume de mes regrets. "

Mais quels furent, se demandera t on, les égarements de Gertrude ? - La vérité l'oblige à reconnaître qu'ils n'eurent rien de semblable aux égarements des pécheurs. On l'entendra bientôt s'accuser de légèreté juvénile, de vanité puérile, de goût désordonné pour l'étude, les lettres, les sciences. Ce furent les égarements, de Gertrude [19].

" Ensevelie dans un abîme d'humiliation, ô Père des miséricordes, j'adore, je loue votre immense bonté : c'est elle qui, au temps où je menais cette vie de perdition, méditait à mon sujet, non des desseins de vengeance, mais des desseins d'amour, et se proposait d'exalter ma bassesse par la multitude et la grandeur de ses bienfaits, comme si je me fusse distinguée entre les hommes par une vie tout angélique.

" Nous étions au temps de l'Avent ; à l'Epiphanie suivante, je devais accomplir ma vingt-cinquième année. Vous répandîtes dans mon cœur je ne sais quel trouble, dont l'impression salutaire commença à me dégoûter des légèretés de la jeunesse : ce fut la première industrie de votre amour, pour vous préparer mon cœur. Vous renversiez, peu à peu, la forteresse de vanité et de curiosité que j'avais élevée dans mon orgueil, bien que je portasse, mais sans fruit, le nom et l'habit de religieuse.

II

" Ce trouble dura jusqu'au lundi, 27 janvier suivant. En cet heureux jour, les ténèbres de mon âme furent dissipées ; ce jour mit fin à ma vanité puérile.

La fête de la Purification de votre très chaste Mère approchait ; c'était le soir, après Complies, à l'heure favorable du crépuscule : j'étais au milieu du dortoir commun, quand une des Sœurs anciennes vint à passer. Je m'inclinai vers elle, en signe de respect, selon la règle de notre Ordre. A peine j'avais relevé la tête, que je vous vis, ô mon très doux Ami, ô mon Rédempteur, ô le plus beau des enfants des hommes.

" Vous m'apparaissiez avec l'extérieur d'un aimable et modeste adolescent de seize ans environ : ainsi vous ne dédaigniez pas de vous accommoder à mon infirmité, en revêtant une forme que vous saviez devoir plaire à mes yeux.

" Or, debout devant moi, vous me dites avec un accent plein de douceur et de grâce : " Ton salut viendra bientôt : pourquoi t'attrister à ce point ? N'as tu pas un conseiller, un ami, qui puisse apaiser ces douleurs toujours renaissantes ? "

" Telles furent vos paroles, et tout à coup, sachant bien cependant que j'étais au milieu du dortoir je me vis au chœur, dans l'angle où j'avais coutume de faire mes tièdes oraisons. Là, vous me disiez ces autres paroles : " Je te sauverai et je te délivrerai : ne crains rien. " - En même temps, je vous vis prendre ma main droite dans votre noble main, comme pour me garantir la vérité de vos paroles, et vous ajoutâtes : " Avec mes ennemis, tu as léché la terre, sucé le miel adhérent aux épines : reviens enfin à moi, et je te ferai bon accueil, et je t'enivrerai du torrent de mes joies divines. "

" En entendant ces mots, je voulus, comme hors de moi par l'excès du bonheur, m'approcher de vous ; mais j'aperçus à l'instant, entre vous et moi, une haie tellement longue, que, ni au devant de moi, ni derrière moi, je n'en pus voir la fin. J'eusse voulu la franchir ; mais des épines si pressées en hérissaient la surface, que nulle part je ne discernais un intervalle qui me laissât venir à vous, l'unique joie de mon âme.

" Or, tandis que, brûlée du désir de vous atteindre, je détestais et pleurais les défauts et les péchés dont ces épines m'offraient l'image, vous, Père des pauvres, saisîtes ma main, et aussitôt, sans effort, je me trouvai près de vous.

" Mes yeux s'arrêtèrent sur votre main, et j'y reconnus, doux Jésus, la trace de ces plaies qui ont payé toutes nos dettes.

" En ce moment mon âme fut éclairée, mon cœur attendri : votre grâce puissante étouffa la passion désordonnée que j'avais pour les lettres ; elle me détacha de toutes mes vanités : ce qui m'avait tant charmée me parut méprisable. Je commençai à ne goûter que vous, ô mon Dieu : je ne connaissais pas l'intérieur de mon âme : vous m'y introduisîtes : là, dans mon cœur, à dater de cette heure, vous avez traité avec moi, comme fait un ami qui habite sous le même toit avec son ami, un époux avec son épouse.

" Je vous loue, je vous bénis, je vous rends grâces, non comme je le devrais, mais comme je le puis, d'avoir commencé avec tant d'amabilité et de douceur l'ouvrage de ma conversion. Bénie soit votre sagesse miséricordieuse qui a su, d'une manière si caressante, courber sous son joug ma tête dure et rebelle, et me faire trouver léger un fardeau que j'avais cru insupportable[20]. "

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